Comprendre les dangers des nouvelles drogues de synthèse

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Damienne Gallion

Temps de lecture estimé 8 minute(s)

Comprendre les dangers des nouvelles drogues de synthèse
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Les « drogues de synthèse » font régulièrement irruption dans l’actualité, à l’occasion de faits divers liés au « chemsex » (l’usage de drogues dans le cadre de relations sexuelles), de saisies policières ou d’intoxications en série. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Et quels risques représentent-elles ?

Des drogues très hétéroclites

Elles s’appellent « 3MMC », « MDMA », « GHB » ou encore « Pète ton crâne » et « Monkey Dust ». Pour un non spécialiste, difficile de comprendre de prime abord ce que sont les nouvelles drogues de synthèse. Selon la MILDECA (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives), « elles regroupent un éventail très hétérogène de substances qui imitent les effets de différents produits illicites (ecstasy, amphétamines, cocaïne, cannabis, opioïdes, etc.). Leur composition, extrêmement variable, est source de complications somatiques, psychiatriques et cognitives ». 

Point commun de ces substances hétéroclites, elles sont créées à partir de molécules chimiques fabriquées dans des laboratoires (clandestins, en l’occurrence). D’où le terme « de synthèse » qui leur est accolé. La majorité garde cependant une origine naturelle. « La plupart des drogues de synthèse se répartissent en trois grandes familles, explique le Professeur Sébastien Beaune, chef de service des urgences à l’AP-HP et qui a mené des recherches sur ces produits. La première, celle des opioïdes de synthèse, regroupe des dérivés issus de la morphine (elle-même extraite de l’opium). La seconde, celle des cannabinoïdes de synthèse, rassemble les dérivés du cannabis. Et la troisième, celle des cathinones de synthèse, rassemble des dérivés du khat, un arbuste de la Corne de l’Afrique et du Yémen ». 

Une autre partie des drogues de synthèse (moins nombreuses) n’ont aucune origine naturelle. C’est le cas par exemple de la MDMA. Plus connue sous le nom d’ecstasy, elle appartient à la famille des amphétamines, et sa molécule a été synthétisée en 1912 par la société Merck. Autrement dit, ces drogues ne sont pas vraiment nouvelles. Mais leur présence s’est décuplée depuis les années 2000, avec la force de production et de distribution de leurs fabricants.  

Des ventes dopées par un marketing efficace

Le développement exponentiel des drogues de synthèse vient en partie du fait qu’elles sont plus faciles, moins chères et plus discrètes à produire que ne le sont les drogues nécessitant des surfaces de culture (pavot à opium, cocaïne, cannabis, marijuana, etc.). Ainsi, depuis 2008, pas moins de 450 nouvelles drogues de synthèse ont été identifiées en France sur plus de 950 au niveau européen, indique l’OFDT, l’Observatoire français des drogues et tendances addictives. 

La plupart sont mises sur le marché sous forme de poudre ou de cachets, et il est très facile de les acheter sur Internet ou le Darknet, de les recevoir à domicile, et d’accéder à des forums de discussion où sont diffusés des conseils sur leur usage. « Leur vente s’accompagne d’un véritable marketing, souligne le Pr. Sébastien Beaune. Elles sont colorées, certaines se présentent sous forme de bonbons : tout est fait pour attirer l’œil ». De plus, sur les sites de vente, elles sont classées selon le type d’effet qu’elles sont censées procurer : psychostimulant, empathogène (qui stimule l’empathie), hallucinogène, etc.  

« Le problème est que cette présentation, qui a l’air sérieuse, suscite un sentiment de sécurité chez le consommateur qui croit avoir affaire à un produit bien précis, indique Sébastien Beaune. Or, cette sécurité n’est absolument pas garantie. Les chimistes jouent avec la concentration des produits et peuvent facilement les rendre plus addictogènes ».  

Un usage encore marginal en France, mais des risques bien réels

Des saisies policières régulières en témoignent : la France est un pays de transit pour les nouveaux produits de synthèse (NPS). Mais qu’en est-il de leur consommation ? 

Comme pour toutes les substances illicites, difficile d’établir un tableau précis. En 2023, selon les derniers chiffres de l’OFDT, près de 15 % des 18-64 ans et 4 % des jeunes de 17 ans avaient expérimenté au moins une drogue illicite hors cannabis - cette catégorie comprenant des drogues de synthèse et d’autres substances. A titre de comparaison, l’expérimentation du cannabis concerne respectivement 50 % et 30 % de ces deux tranches d’âge2

« A Mayotte, la population précaire est particulièrement touchée par les cannabinoïdes de synthèse - "la chimique", comme on l’appelle là-bas, indique Naïra Meliava, psychologue et administratrice de la Fédération Addiction. Ailleurs en France, l’usage des nouvelles drogues de synthèse reste pour l’instant marginal. Mais l’emprise de ces produits pourrait augmenter dans les années à venir, en raison de l’évolution des marchés et de la baisse de la production d’héroïne. »

Pour les consommateurs, les risques sont d’ores et déjà bien réels. Selon l’édition 2025 de l’enquête « Drames » (décès en relation avec l’abus de médicaments et de substances), 50 décès liés aux NPS ont eu lieu en 2023, sur un total de 732 (3). Et sans aller jusqu’au décès, les autorités alertent en particulier sur les risques liés aux cannabinoïdes de synthèse. Susceptibles d’être frauduleusement vendus sous l’appellation « CBD » (qui est la version légale du cannabis), ces produits sont depuis 2022 à l’origine de nombreuses intoxications

Des fabricants « à nos portes », qui jouent avec la légalité 

Les nouveaux produits de synthèse (NPS) représentent un vrai défi pour les autorités françaises et européennes. Beaucoup contiennent en effet des « précurseurs chimiques » (molécules) qui ne sont pas forcément listés comme stupéfiants. Par conséquent, tant qu’ils ne sont pas identifiés comme tels, ils ne peuvent être interdits. 

« [Les] producteurs de ces drogues, généralement localisés en Chine ou en Inde, font évoluer constamment les structures moléculaires des NPS afin de contourner la législation sur les stupéfiants », explique la MILDECA. De plus, la législation sur les stupéfiants, différente d’un pays à l’autre en Europe, offre de nombreuses brèches dans lesquelles s’engouffrent les fabricants. 

Si les principaux producteurs sont situés en Asie, des dizaines de laboratoires clandestins sont désormais implantés en Europe, notamment dans les pays de l’Est, aux Pays-Bas et en Belgique. Dans les conclusions de son rapport remis en mai 2024, une Commission d’enquête sénatoriale sur l’impact du narcotrafic en France tire la sonnette d’alarme : « Le danger est à nos portes », souligne-t-elle4

Prévention santé : comment lutter contre l’usage de ces drogues de synthèse ? 

« Que ce soit sur les drogues en général ou les NPS, les campagnes grand public n’ont que peu d’efficacité, constate le Pr. Sébastien Beaune. Seules les actions ciblées, envers les populations concernées, peuvent avoir une quelconque portée. Plus que les nouveaux produits de synthèse, ce sont les nouveaux profils de consommateurs qui doivent nous interpeller : beaucoup sont des jeunes actifs, qui veulent pouvoir consommer dans un milieu festif le week-end et être en forme le lundi pour aller travailler ». 

Comment atteindre ces consommateurs ? « L’interdit est un outil de régulation essentiel, mais prévention et réduction des risques sont tout aussi importants », souligne la psychologue Naïra Meliava, administratrice de la Fédération Addiction, qui dirige par ailleurs l’association Oppelia. L’une des missions des dispositifs d’addictologie est de permettre aux usagers de faire analyser les substances avant consommation. « Ils peuvent ainsi réduire drastiquement les risques qu'ils encourent. C’est un type d’action peut-être difficile à comprendre pour le grand public car il est perçu comme une incitation. Mais pour les personnes qui font usage, c’est un acte de soin important. Et pour nous, acteurs et professionnels, c’est un acte d’accompagnement. »

Connaissez-vous ces centres ressources ?

Les CAPSA (Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie) sont anonymes et gratuits. Au sein de ces structures, des équipes pluridisciplinaires (médicales, psychologiques, éducatives, sociales) proposent des solutions d’accompagnement. « Ces lieux sont ouverts aux familles et à l’entourage des usagers, souligne Naïra Meliava. Être soutenu, avoir un espace ressource quand on se pose des questions sur un proche qui fait usage de drogues, c'est extrêmement précieux. C’est comme cela qu’on fait bouger les lignes et qu’on lève les tabous ». Sur le site Drogues Info Service, vous pouvez trouver la structure CAPSA la plus proche de chez vous.

Les CAARUD (Centres d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction de risques pour Usagers de Drogues) s’adressent aux usagers de drogues qui ne sont pas engagés dans l’arrêt de leur consommation mais qui sont exposés à des risques majeurs de contamination. Toujours sur le site Drogues Info Service, vous pouvez géolocaliser la structure CAARUD la plus proche de chez vous.

(1) Guide sur les nouveaux produits de synthèse, 2024, MILDECA
(2) Ces chiffres, de mêmes que ceux concernant le nombre de NPS identifiés en France, sont tirés de la publication « Chiffres clés 2025 » de l’OFDT
(3) Enquête « Drames » menée chaque année par le centre d’addicto-vigilance de Grenoble. 
(4) L’essentiel du rapport de la Commission d’enquête sur l’impact du narcotrafic en France et les mesures à prendre pour y remédier, conclusions remises en mai 2024

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  • Damienne Gallion

    Journaliste généraliste, avec une prédilection pour les sujets santé, sciences, monde du travail, économie sociale et solidaire, vie pratique.

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