Le gaz hilarant bientôt interdit à la vente

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Pauline Hervé

Temps de lecture estimé 7 minute(s)

Le « gaz hilarant » bientôt interdit à la vente
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Le protoxyde d'azote inquiète les autorités de santé en raison d'une augmentation de sa consommation et des cas d'intoxication graves. Une proposition de loi vise à interdire sa vente à tous les particuliers, et non plus seulement aux mineurs.

Aussi appelé « proto » ou « gaz hilarant », le protoxyde d'azote connaît en France une explosion de sa consommation depuis le confinement. C’est particulièrement vrai chez les jeunes, qui en ont un usage récréatif. Or, sa consommation peut se révéler très dangereuse et les cas d'intoxication, parfois graves voire mortelles, se multiplient.

C'est pourquoi une proposition de loi prévoit d’interdire totalement sa vente au grand public. Elle a été adoptée le 26 février 2026 (en première lecture) par le Sénat. Si la loi est promulguée, seuls les professionnels dont la liste est définie par décret pourraient alors se procurer du protoxyde d'azote. Depuis 2021, sa vente était interdite aux mineurs seulement, et non pas à tous les particuliers.

Qu'est-ce que le protoxyde d'azote ?

Connu familièrement sous le nom de « gaz hilarant », le protoxyde d’azote (N2O) est un gaz, incolore et presque inodore. Il se présente sous forme de petites cartouches ou de plus grosses bonbonnes. Utilisé depuis longtemps en médecine pour ses propriétés légèrement anesthésiques (notamment par les dentistes ou les pédiatres).

Il est aussi utilisé dans l’industrie automobile, dans l’industrie alimentaire et par le grand public en cuisine. C’est le gaz que l’on trouve dans les cartouches des siphons à crème chantilly.

Qui consomme du protoxyde d'azote ?

« Son usage détourné "récréatif", à inhaler, remonte à l’ère victorienne en Grande-Bretagne, rappelle le Pr Amine Benyamina, chef du service de psychiatrie et d’addictologie de l’Hôpital Paul Brousse AP-HP. Il était utilisé lors de "laughing gas parties" (des fêtes au gaz hilarant). » Depuis les années 2000, il est plus largement utilisé dans les clubs, lors des festivals…

« Après le confinement, son usage était plutôt cantonné aux étudiants, et de façon "artisanale". Ils se le procurent dans le commerce, gonflent des ballons de baudruche avec, pour l'inhaler ensuite et ressentir une euphorie immédiate », explique l'addictologue.

Le « proto » est désormais la deuxième substance illicite la plus expérimentée à 17 ans après le cannabis. Plus de 11% des jeunes l'ont testée au moins une fois, selon le rapport Drogues et addictions 2025 de l'OFDT (Office français des drogues et des substances addictives). En 2022, ce taux n'était que de 2 %.

L'enquête de l'OFDT souligne que l'usage régulier reste minoritaire (environ 5 % des jeunes) mais plus dangereux en raison des nouveaux formats. « L''inquiétude des autorités porte sur la multiplication des cas d'abus liés à l'usage de bouteilles de grande capacité » qui peuvent contenir jusqu'à cent fois l'équivalent d'une simple cartouche.

Le Pr Benyamina renchérit : « Récemment, on observe une forte augmentation d'adolescents de plus en plus jeunes, qui en consomment dès 12, 13 ans et à forte dose, jusqu'à provoquer des problèmes de santé parfois graves. J'ai rencontré une jeune fille de 17 ans sous traitement neurologique parce qu'elle a perdu l'usage de ses jambes pendant plusieurs semaines. Elle avait commencé très tôt le protoxyde d'azote. Je n'étais pas préparé à voir apparaître ce type de cas ».

Malgré l'interdiction de la vente aux mineurs, les jeunes peuvent encore s'en procurer par d'autres voies, illégales. « Les trafiquants de drogue ont vu un marché potentiel dans l'augmentation de la consommation, s'en sont emparés et le vendent maintenant au même titre que d'autres drogues », explique le Pr Amine Benyamina.

Quels sont les effets du protoxyde d'azote ?

« Après son inhalation, et de façon très rapide, le protoxyde d’azote va déclencher dans le cerveau une surexcitation de la production de dopamine (« l’hormone du plaisir »), chez toutes les personnes qui en consomment. C’est ce qui crée cet effet d’hilarité, décrit le Pr Benyamina, le même phénomène que "l’ivresse des profondeurs" que peuvent connaître les plongeurs. »

Son effet, intense, est très furtif : il culmine après une vingtaine de secondes, et diminue rapidement. C’est pourquoi les consommateurs inhalent souvent à plusieurs reprises afin de répéter ces effets stimulants et désinhibiteurs. Toutefois, cette prise peut être suivie d’effets désagréables, voire dangereux.

Quels sont les dangers du gaz hilarant ?

« Vers 2020, les cas d'addiction au protoxyde d'azote à proprement parler étaient rares, estime le Pr Amine Benyamina. Mais cela a complètement changé. On a maintenant des très jeunes qui sont dépendants, et ont des problèmes neurologiques liés à la consommation de gaz hilarant. »

Même sans dépendance, pour toute personne qui l’inhale, le protoxyde d’azote présente des effets indésirables qui peuvent apparaître dès les minutes qui suivent l’inhalation : vertiges, somnolence, baisse de la vigilance jusqu’à 30 minutes après la consommation, nausées, diarrhées, acouphènes ou brûlures provoquées par le froid du gaz qui s’échappe de la cartouche.

Mais le protoxyde d'azote peut causer des problèmes plus graves en cas d'intoxication. Celles-ci surgissent le plus souvent à moyen ou long terme chez des jeunes déjà vulnérables ou qui en font une grande consommation. Il peut s'agir d'épilepsie, de problèmes cardiovasculaires, de mort subite, de troubles neurologiques (plus de 80 % des signalements, selon Santé publique France). Cela provoque aussi des manifestations psychiatriques, de troubles de l’humeur, de lésions de la moelle épinière (myélopathie), de troubles de la coordination (ataxie), voire d'une paralysie partielle.

Ces effets peuvent devenir irréversibles en cas d’usage chronique. Ces deux dernières années, Santé Publique France note une hausse marquée des thromboses et des accidents vasculaires chez les usagers réguliers de bonbonnes de grande taille.

Les intoxications en forte hausse

Le nombre de cas graves signalés d'intoxication au gaz hilarant a été multiplié par 3,8 entre 2020 et 2025, selon le rapport de synthèse de l'ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) sur cette substance. Il n'existe pas de chiffres officiels plus récents mais, en 2023, plus de 700 signalements liés au protoxyde d'azote avaient été enregistrés. Près de 10 % des victimes sont des mineurs, selon Drogues Info Service. La consommation du gaz hilarant n'a fait qu'augmenter depuis et l'on peut supposer que les intoxications font de même, surtout avec l'usage des bonbonnes.

« Ces signalements montrent également une augmentation des cas liés à un usage répété et prolongé (plus d’un an) du protoxyde d’azote. Parmi ces signalements d'abus, d'usage détourné et de dépendance, 92 % font état d’une consommation de doses élevées et de l’utilisation de bonbonnes de grand volume. 59 % d’entre eux relatent une consommation quotidienne », précise Santé publique France.

Quels sont les signes d'une intoxication au protoxyde d'azote ?

Il peut s'agir d'engourdissements dans les bras et les jambes, de sensation de brûlure ou de décharge électrique, des picotements, d'une perte du toucher, de difficultés à marcher ou à bouger…

Dans ces cas de figure, il faut impérativement consulter un médecin ou appeler un centre antipoison.

Comment prévenir les jeunes des risques encourus ?

Si vous vous inquiétez que vos enfants puissent être confrontés au gaz hilarant, le meilleur moyen reste de leur en parler. Le sujet est évoqué régulièrement dans les médias.

« On peut poser à ses enfants une question pour lancer le sujet, du type ʺj’ai entendu dire qu’il y a ce truc qui circule…ʺ », conseille le Pr Benyamina. C’est l’occasion de parler des effets dangereux du produit.

La vitamine B12, faux antidote

La consommation de protoxyde d'azote diminue le taux de vitamine B12 dans le corps. Celle-ci est indispensable à la fabrication et au maintien de la myéline, « gaine de protection » qui entoure les nerfs pour les protéger. La baisse de son taux cause des troubles sensitifs, moteurs, etc.

Certains consommateurs de gaz hilarant pensent compenser cet effet en prenant des compléments de vitamine B12. Or, « ce n'est pas suffisant pour contrer les effets néfastes du protoxyde d’azote. Si on continue à consommer du protoxyde d’azote, la vitamine B12 sera systématiquement neutralisée et inefficace », souligne l'ANSM.

Rédigé par

  • Pauline Hervé

    Journaliste spécialisée dans les sujets relatifs à la santé (prévention, innovation et recherche, soins...)

Commentaires

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https://theconversation.com/le-protoxyde-dazote-un-gaz-hilarant-mais-parfois-responsable-de-lourdes-sequelles-259568
Philippe
Interdire absolument la fabrication, on peut s'en passer ! M et M

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