Dengue, chikungunya, Zika : faut-il craindre les moustiques ?
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Les moustiques ne sont pas tous vecteurs de maladies
Sur les 3 500 espèces de moustiques actuellement répertoriées sur la planète, seule une centaine est capable de transmettre des virus dangereux pour la santé humaine. Parmi cette centaine, les moustiques du genre Aedes occupent une place centrale. Les moustiques Aedes aegypti notamment sont les principaux vecteurs de la dengue et véhiculent également la fièvre jaune.
En France, on compte 65 espèces de moustiques, dont plusieurs sont préoccupantes. La plus inquiétante est Aedes albopictus, un moustique plus connu sous le nom de moustique tigre. Originaire d’Asie, cet insecte a largement colonisé l’Europe, les Amériques, l’Afrique et l’océan Indien et participe à la transmission de la dengue, du chikungunya et du virus Zika. La deuxième espèce est celle des moustiques Culex, vecteurs entre autres du virus du Nil occidental (West Nile), mais le danger de propagation de cette maladie est moindre.
Le monde des moustiques revêt en réalité une incroyable diversité. Même au sein d’une espèce comme Aedes aegypti, des populations de moustiques issues de zones géographiques différentes transmettent plus ou moins bien certains virus. En tant que chercheuse, l’un de mes objectifs est de comprendre cette variabilité, semblable à celle que l’on peut observer dans la population humaine.
En effet, nous ne réagissons pas toutes et tous de façon identique à certaines infections. Par exemple, pendant l’épidémie annuelle de grippe, certaines personnes présentent des symptômes graves, alors que d’autres n’ont que des symptômes bénins. Ce champ de recherche ouvre des perspectives très intéressantes pour lutter contre la propagation des arboviroses (maladies virales transmises à l'humain par les moustiques, les tiques et les moucherons).
Sarah Merkling
Chercheuse au CNRS, Sarah Merkling est cheffe du groupe Immunité et Infection des insectes et directrice adjointe du département de virologie de l’Institut Pasteur.
Son objectif est de développer et de tirer parti des avancées technologiques pour dévoiler les principes fondamentaux des interactions moustique-virus.
Moustique tigre en France : une implantation préoccupante
Reconnaissable à ses rayures blanches, le moustique tigre a été détecté en France hexagonale pour la première fois en 2004, dans les Alpes-Maritimes. Depuis, sa présence ne cesse de s’étendre sur le territoire. Selon Santé Publique France, au 1er janvier 2026, il avait colonisé 83 des 96 départements métropolitains. Dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la plus touchée, 97 % des habitants vivent à son contact.
Phénomène aggravant, le moustique tigre se caractérise par sa redoutable efficacité dans la transmission des maladies. Vecteur de la dengue, du chikungunya, du virus Zika (qu’il ne peut toutefois pas transmettre en même temps sauf à de rarissimes exceptions), il pique fréquemment, se montre aussi actif le jour que la nuit. Et il s’adapte facilement aux environnements urbains et aux variations de températures.
Pour l’heure, en France hexagonale, les foyers épidémiques de dengue et de chikungunya sont assez localisés et relativement petits par rapport aux pays tropicaux, tandis que les cas de Zika restent marginaux.
Par ailleurs, la majorité des cas sont « importés », ce terme désignant des personnes parties en vacances hors de l’Hexagone (par exemple à la Réunion, en Guadeloupe ou en Martinique) et qui ramènent le virus avec elles. Mais lorsque ce retour s’effectue dans un territoire marqué par une forte présence de moustiques, les cas autochtones (dans lesquels une personne contracte la maladie sur le territoire hexagonal, sans avoir voyagé) risquent de se développer davantage. En 2025, on comptait 839 cas autochtones (dengue et chikungunya confondus), contre 13 en 2020. Les cas importés sont environ 5 fois plus nombreux (1). Si rien n’est fait, la transmission des maladies sur notre territoire va forcément s’accélérer.
Pour autant, imaginer une véritable situation de crise sanitaire en France serait exagéré. La propagation des maladies arboviroses est certes fortement liée à la densité de moustiques mais aussi à l’environnement et au niveau de vie.
Prenons l’exemple du Texas et du Mexique, deux zones frontalières très similaires sur le plan climatique. Côté américain, alors que les moustiques sont très présents, on observe peu de cas de dengue ou de chikungunya, contrairement au Mexique. Cela s’explique par le fait que les Américains vivent souvent dans de grandes maisons climatisées, et que les systèmes d’assainissement et de stockage de l’eau sont inaccessibles aux moustiques, qui ont besoin de petits réservoirs d’eau découverts pour se développer.
Transmission des virus par les moustiques : comment ça marche ?
Seules les femelles moustiques piquent l’être humain, et utilisent pour cela une trompe. À cette occasion, elles prennent à l’homme un peu de sang car cela leur permet de produire leurs œufs. Lorsque le sang est infecté par l’un des virus en question (dengue, chikungunya, Zika, fièvre jaune…), ce dernier transite dans le corps du moustique, jusque dans ses glandes salivaires. Quand le moustique nous pique, il nous injecte un peu de salive et nous transmet ainsi le virus.
Dans la même journée, un seul insecte peut piquer un grand nombre de personnes, d’où le risque de transmission exponentiel de maladies. À noter que le moustique, lui, n’est affecté en rien par tous ces virus.
La rédaction
Les facteurs clés de propagation
En France comme en Europe, l’été est la saison à laquelle toutes les conditions sont réunies pour la prolifération des moustiques et par conséquent, pour celle des virus. Inactifs en hiver, les moustiques piquent activement à la belle saison, ont de nombreuses proies à disposition et se multiplient de façon exponentielle. Une femelle moustique peut pondre jusqu’à 200 œufs par jour.
À cause du réchauffement climatique, cette période s’étend de plus en plus au-delà de l’été, et va désormais de mai à octobre. Toutefois, si le réchauffement climatique participe à l’accélération du déploiement des moustiques, il n’en est pas à l’origine. Déforestation et urbanisation jouent également un grand rôle. Les moustiques (et en particulier les moustiques tigres) accèdent facilement aux villes, s’y adaptent et envahissent ces nouveaux territoires.
Autre facteur clé, l’augmentation des échanges de biens et de personnes au niveau mondial, qui favorise la propagation des moustiques d’un continent à l’autre.
Les réponses de la science à vos questions de santé
Alors que les fausses informations circulent plus vite que jamais, Harmonie Santé fait le choix de rappeler les faits avec « Ce que dit la science ». Signés par une chercheuse ou un chercheur, ces articles font le point sur un sujet qui vous préoccupe, comme ici les maladies transmises par les moustiques, et répondent aux questions que vous vous posez. Objectif : mieux comprendre pour savoir comment agir sur votre santé.
La rédaction
Geste essentiel de prévention, la suppression des eaux stagnantes
Afin de prévenir la propagation de maladies telles que la dengue, la chikungunya ou le Zika, une prise de conscience collective s’avérerait essentielle. Mais pour l’heure, les Français considèrent surtout les moustiques comme une source de nuisance domestique et non pour ce qu’ils peuvent être, à savoir des vecteurs de maladies potentiellement très graves. Au regard de ces enjeux de santé publique, les opérations de sensibilisation, menées pour l’instant par certaines communes ou régions, mériteraient d’être davantage développées en direction de l’ensemble de la population, adultes comme enfants.
Dès le mois de mai, la principale mesure de prévention consiste à supprimer les zones de développement des larves de moustiques, c’est-à-dire les eaux stagnantes (pots, bâches, gouttières, coupelles d’eau sous les pots de fleurs…) dans les jardins, les balcons et l’ensemble des extérieurs. Lorsqu’on collecte de l’eau de pluie, il faut recouvrir le réservoir avec un filet très fin pour que les moustiques ne puissent pas y pondre des œufs. Pour que cela produise un effet significatif, ces actions nécessitent d’être appliquées partout, et par tous. Si une maison adopte cette mesure, mais non sa voisine, cela ne sert pas à grand-chose.
Ensuite, en présence de moustiques, il faut se protéger : porter des vêtements longs, installer des moustiquaires aux fenêtres et autour des zones de repos, utiliser des répulsifs achetés de préférence en pharmacie. Les méthodes naturelles, telles que la citronnelle, sont également efficaces, mais moins que les méthodes chimiques.
Dengue, chikungunya et Zika, des maladies qui peuvent être très handicapantes
Parmi la dengue, le chikungunya et le Zika, la première est la plus répandue, avec 400 millions de cas par an au niveau mondial. Dans la majorité des situations, ces pathologies sont asymptomatiques. Elles ne peuvent pas se transmettre directement d’un être humain à l’autre (sauf à de très rares exceptions). Leur vecteur principal de transmission reste donc le moustique.
Lorsqu’ils se manifestent, les symptômes de la dengue se traduisent par de la fièvre, des douleurs au niveau des articulations, et parfois des démangeaisons et une fatigue très intense. En cas de deuxième infection, les symptômes peuvent se manifester plus fortement, avec des fièvres hémorragiques. Cet effet d’amplification immunitaire est la raison pour laquelle il est très difficile de développer un vaccin contre la dengue.
Le chikungunya se manifeste par un symptôme grippal (comme la dengue) mais s’accompagne de douleurs aux articulations beaucoup plus fortes. Cette infection peut laisser des séquelles durant des années, parfois même à vie (ce qui n’est pas le cas de la dengue).
Le Zika se traduit par un syndrome fébrile assez intense et ressemble en cela à la dengue. Spécificité de cette maladie, le virus peut se transmettre de la mère à l’enfant, par le fœtus ou par l’allaitement. Chez les bébés nés de mères infectées pendant la grossesse, il peut induire des microcéphalies (cerveaux anormalement petits).
Face à ces trois maladies, il n’existe pas de traitements, seuls quelques vaccins pouvant être utilisés dans des cas très limités (dans le cadre militaire ou dans des zones endémiques). Les seuls remèdes consistent à s’hydrater et à prendre du paracétamol. Dans les cas les plus aigus, les personnes se retrouvent à l’hôpital, sous perfusion pour maintenir l'hydratation et calmer l’inflammation.
Déclarations obligatoires auprès des Agences régionales de santé
En raison de leurs symptômes peu spécifiques, la dengue, le chikungunya et le Zika ne sont pas faciles à diagnostiquer. Seules des analyses biologiques réalisées dès le début des symptômes permettent de les mettre en évidence.
Ces maladies doivent être déclarées obligatoirement à l’Agence régionale de santé (ARS), afin que soient mises en place des actions de lutte appropriées contre leur propagation.
Des solutions et recherches porteuses d’espoir
Une équipe de chercheurs australiens a découvert il y a 20 ans une bactérie baptisée Wolbachia et qui, lorsqu’on l’introduit chez les moustiques, les rendent incapables de transmettre la dengue.
À noter que beaucoup d’insectes sont naturellement porteurs de cette bactérie, et que la méthode utilisée pour la faire « porter » par les moustiques n’utilise pas le génie génétique (2).
Cette découverte extraordinaire a donné lieu ces dix dernières années à des lâchers de moustiques (porteurs de la bactérie) en Australie, en Indonésie ainsi qu’à Nouméa, cette dernière opération ayant été organisée par l’Institut Pasteur de Nouvelle-Calédonie, en partenariat avec l’Australie. Ces actions ont permis de limiter de façon spectaculaire les cas de dengue pendant les années suivant les lâchers.
Toutefois, pour des raisons techniques ou législatives, il n’est pas envisageable de reproduire partout de telles opérations. De plus, ces technologies ne se montrent pas toujours aussi efficaces, pour des raisons liées aux spécificités des territoires mais aussi à celles des moustiques locaux. D’où l’importance des recherches que nous menons à l’Institut Pasteur. C’est en comprenant en profondeur le fonctionnement de ces insectes fascinants que nous parviendrons à améliorer le potentiel des méthodes de lutte contre les maladies qu’ils véhiculent.
(1) « Chikungunya, dengue et Zika en France hexagonale. Bilan 2025 », Santé Publique France.
(2) Une technique transgénique consiste à introduire un ou plusieurs gènes (le transgène) provenant d'une espèce dans le génome d'une autre espèce.
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