Pourquoi l’alcool est-il plus dangereux pour les femmes ?

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Peggy Cardin-Changizi

Temps de lecture estimé 7 minute(s)

Pourquoi l’alcool est-il plus dangereux pour les femmes ?
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Si les femmes boivent en moyenne moins que les hommes, elles en subissent pourtant plus fortement les effets. Vulnérabilité physiologique, stigmatisation sociale, retard de prise en charge… Quelles solutions pour mieux les accompagner ?

Si les femmes consomment en moyenne moins d’alcool que les hommes, leur corps y réagit différemment. À dose équivalente, les effets sont souvent plus rapides, plus intenses et plus durables. En cause : des spécificités biologiques, encore méconnues du grand public. « Leur organisme contient moins d’eau et les enzymes métabolisant l’alcool sont moins actives », résume le Dr Romain Gomet, médecin addictologue (1) à l’hôpital Albert Chenevier de Créteil. 

Mais cette sensibilité accrue ne s’arrête pas au plan physiologique. Elle s’inscrit aussi dans une réalité sociale et psychologique, où l’alcool peut devenir un moyen de faire face à des situations complexes. C’est tout cela que les professionnels de santé appellent aujourd’hui la vulnérabilité féminine face à l’alcool.

Des facteurs de vulnérabilité multiples

La vulnérabilité des femmes face à l’alcool ne s’explique pas uniquement par des raisons biologiques. Elle est aussi liée à des fragilités psychologiques plus fréquentes, comme l’anxiété ou la dépression, et à des contextes de vie parfois plus exposés : précarité, isolement, charge mentale, violences subies… Autant de réalités qui peuvent favoriser un usage problématique.

Certaines périodes de vie comme la grossesse, le post-partum ou la ménopause peuvent amplifier cette vulnérabilité. D’autres facteurs, d’ordre psychique ou traumatique, s’y ajoutent. « On retrouve fréquemment des traumatismes dans l’histoire des patientes, notamment des violences sexuelles. L’alcool devient alors une manière de tenir le coup, de s’anesthésier. Les troubles du comportement alimentaire sont aussi quatre fois plus fréquents chez les femmes. Ils ne sont pas les troubles les plus fréquemment associés à l’addiction — la dépression, par exemple, est plus courante —, mais ils participent à une vulnérabilité psychique qu’il ne faut pas négliger », analyse le Dr Gomet.

Le Dr Marie-Olivia Chandesris, cheffe de projet à la Haute Autorité de santé (HAS), souligne également le poids du quotidien : « L’alcool devient alors une façon de supporter une vie trop lourde à porter seule. »

Des usages qui évoluent

Si les femmes consomment globalement moins d’alcool que les hommes, les écarts tendent à se réduire. « Les usages à risque, notamment le binge drinking (alcoolisation ponctuelle importante en un court laps de temps), augmentent, y compris chez les adolescentes », souligne le Dr Chandesris. En 2024, 34 % des jeunes filles de 17 ans déclaraient une alcoolisation ponctuelle importante dans le mois.

Ces comportements se retrouvent aussi chez les femmes actives, y compris dans les catégories socio-professionnelles élevées. « Cette évolution ne doit pas faire oublier que les femmes restent plus fragiles face aux effets de l’alcool », insiste le Dr Gomet. Même des consommations faibles ou modérées peuvent être nocives. La vigilance reste donc essentielle.

Alcool au féminin : un tabou persistant

Le tabou demeure. « Une femme qui boit est souvent perçue comme une mauvaise mère ou une personne instable, ce qui génère du silence et retarde la demande d’aide », déplore le Dr Chandesris. 

Ce regard social pèse également sur la relation avec les soignants. « Certaines redoutent d’être jugées ou signalées, notamment quand elles sont mères », constate le Dr Gomet. Pour les rassurer, il est essentiel que les professionnels expliquent clairement que demander de l'aide ne signifie pas perdre la garde de ses enfants. « Le rôle du soignant est d’accompagner, pas de sanctionner. Lorsqu’un lien de confiance est établi, les femmes peuvent exprimer leurs difficultés sans crainte », souligne-t-il. Résultat : beaucoup consultent tardivement, alors que des aides existent.

Quels signes permettent de suspecter un trouble de l’usage d’alcool ? 

La prévention de la dépendance à l’alcool chez les femmes repose aussi sur la capacité à détecter des signaux d’alerte :

• augmentation des quantités ou de la fréquence, 
• consommation en solitaire, 
• isolement, 
• irritabilité, 
• troubles du sommeil, 
• perte d’intérêt pour les activités habituelles, 
• mise en danger
• baisse des performances professionnelles. 

Des signaux plus discrets peuvent également se manifester : fatigue persistante, perte d’appétit, humeur triste, repli sur soi ou propos pessimistes. « Il ne faut pas attendre de toucher le fond pour consulter », insiste le Dr Gomet.

Quels sont les repères de consommation ?

Aujourd’hui, les repères officiels de consommation (maximum 2 verres standards par jour, 10 par semaine, avec des jours d’abstinence) sont les mêmes pour tous. Ce sont des seuils à ne pas dépasser, et en aucun cas des objectifs. Pourtant, selon le Dr Gomet, « il serait pertinent de proposer des repères de moindre risque plus adaptés aux femmes, plus vulnérables à l’alcool ». 

De nombreuses femmes ignorent que le risque de cancer du sein augmente même en cas de faible consommation régulière. Il est donc essentiel d’informer clairement sur les risques propres aux femmes. Le Dr Marie-Olivia Chandesris rappelle que cette vulnérabilité physiologique s’accompagne aussi de répercussions sociales et psychologiques importantes. « L’alcool peut affecter toutes les dimensions de la vie d’une femme, à tous les âges, quelles que soient ses modalités de consommation ou sa situation. »

Certaines complications, comme le cancer du sein, sont spécifiques aux femmes, et les discriminations ou violences qu’elles peuvent subir dans un contexte d’alcoolisation aggravent encore les risques.

Prévention et accompagnement : une approche bienveillante

« L’alcool doit être considéré comme un sujet de santé à part entière, à aborder dès les consultations de routine », affirme le Dr Chandesris de la HAS. « Il devrait être abordé simplement comme toute autre question de santé de routine (par exemple, comme l’alimentation, l’activité physique, la consommation de tabac ou de médicaments) et pas seulement en cas de complication apparente ou d’usage manifestement problématique car l’objectif est précisément de prévenir de telles évolutions ». Des outils existent pour les professionnels, comme les questionnaires de repérage (AUDIT-C), les interventions brèves ou les conseils individualisés. En parler est déjà un premier pas vers la prévention.

L’accompagnement repose avant tout sur une approche motivationnelle et psychologique : un soutien pour comprendre les causes de la consommation et les effets recherchés, des stratégies pour en limiter les effets nocifs, et un accompagnement thérapeutique lorsque c’est nécessaire. « Le premier pas consiste souvent à sortir du déni, en identifiant les facteurs déclencheurs et les conséquences de la consommation. Il existe des structures dédiées aux femmes, certaines permettant même de venir avec leurs enfants », précise le Dr Gomet. 

L’enjeu est de proposer un espace sans jugement, adapté à chaque situation, pour que chacune puisse exprimer ses besoins et avancer à son rythme. Le Dr Chandesris recommande, quant à elle, de toujours respecter le rythme de la personne en laissant toujours la porte ouverte et d’ouvrir la discussion sans culpabiliser.

Et pendant la grossesse ?

La consommation d’alcool, même faible, est à prohiber pendant toute la durée de la grossesse (y compris donc avant qu’elle ne soit diagnostiquée), en raison du risque de syndrome d’alcoolisation fœtale. « Une consommation en apparence non problématique peut générer des problèmes conséquents pour un futur enfant. Le principe de précaution consiste en l’arrêt de toute consommation d’alcool dès le désir d’enfant (ou l’arrêt d’une contraception) et jusqu’à la fin de l’allaitement. Le futur père est aussi impliqué », précise le Dr Chandesris.

À défaut de pouvoir atteindre cet objectif, toute baisse ou tout arrêt de consommation, à quelque moment que ce soit, est bénéfique et le discours médical doit rester bienveillant. « Il faut accompagner les femmes, même quand elles n’y arrivent pas tout de suite. L’objectif est la diminution du risque, sans rompre le lien », insiste le Dr Gomet. Là encore, l’écoute prime sur la culpabilisation. Parler d’alcool ne doit plus être un tabou. Cela doit devenir un acte de santé publique, de protection, et de solidarité. 

Favoriser un accompagnement global et individualisé reste la meilleure voie pour aider les femmes concernées à sortir du silence et à retrouver leur équilibre. « Elles ne doivent pas culpabiliser d’être en difficulté. La dépendance est une maladie, et plus elles en parlent tôt, mieux elles seront aidées », conclut-il.


(1)    Auteur du livre Je maîtrise ma consommation d'alcool aux éditions Ellipses.

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