Influenceurs et coachs en nutrition : quels sont les risques (et comment les déjouer) ?

Publié le

Émilie Gilmer

Temps de lecture estimé 10 minute(s)

Influenceurs et coachs en nutrition : quels sont les risques (et comment les déjouer) ?
© Getty Images

Sommaire

Les « conseils » nutrition inondent les réseaux sociaux, alors que beaucoup d’entre eux ne s’appuient sur aucune expertise scientifique, voire s’avèrent dangereux pour la santé. Comment faire le tri et se protéger de la désinformation ?

Comment les influenceurs et coachs en nutrition sont-ils apparus sur Internet ?

« C’est un phénomène qui date des années 2020 et qui s’est accentué avec la montée en puissance des réseaux sociaux d’une part et la défiance croissante vis-à-vis du corps médical d’autre part, analyse le Pr Pierre Jésus, responsable de l’unité de nutrition au CHU de Limoges, secrétaire général du Collectif de lutte contre la dénutrition.

Le principe même de la médecine est que l’on ne peut pas apporter des réponses immédiates à toutes les problématiques ou que l’on y apporte parfois des réponses nuancées. Or, les créateurs de contenus sur Internet diffusent des concepts et des règles très simples à suivre et faciles à comprendre, ce qui s’avère séduisant pour le grand public. »

Les exemples sont légion : « éliminer le gluten de son alimentation pour retrouver la forme », « adopter la "chrono-nutrition" pour régler ses problèmes de poids » « Cela ne s’appuie sur aucune étude scientifique mais lorsqu’un patient cherche désespérément une solution, il est tentant d’y croire », ajoute l’expert.

Le bon réflexe : Se méfier des hashtags attractifs « detox », « healthy » (« en bonne santé » en anglais) et toutes leurs variantes : « healthylife », « healthyfood », « happydetox »… « La détox, par exemple, est un concept qui n’existe absolument pas en nutrition, remarque Pascale Ezan(1), enseignante-chercheuse à l'université Le HavreNormandie et spécialiste des comportements de consommation des jeunes. De façon générale, tous les messages qui promettent une amélioration de sa santé ou un rééquilibrage alimentaire en quelques jours sont forcément mensongers. »

Qui sont ces influenceurs et coachs en nutrition ?

Le terme « influenceurs » est un terme générique qui englobe aujourd’hui plusieurs profils, dont ceux qui poursuivent une logique commerciale en faisant la promotion de tel ou tel produit contre rémunération, et ceux qui créent du contenu sans forcément le monétiser.

Un autre clivage existe, par ailleurs, entre ceux qui se présentent comme professionnels dotés d’une qualification et ceux – des jeunes, la plupart du temps – qui s'emparent des réseaux sociaux pour partager leur vécu, leur quotidien, et donner des astuces ou des bons plans.

« Ce que l’on remarque c’est que les "sans diplômes" sont souvent les plus populaires car ils maîtrisent parfaitement les codes d’Internet, remarque la chercheuse Pascale Ezan. Ils savent parler au public et se mettre en scène avec du contenu dynamique, chaleureux, accrocheur, tandis que les "vrais" professionnels de santé qui partagent un savoir académique ont souvent plus de mal à se rendre visibles. »

Le bon réflexe : Se renseigner sur qui prend la parole, y compris s’il se présente comme un professionnel, en s’intéressant à son parcours et à sa formation. Car même parmi les influenceurs censés être qualifiés, il est parfois difficile de savoir qui possède un vrai diplôme. La confusion est entretenue par la pluralité des titres utilisés. La plupart d’entre eux – coach en nutrition, expert en rééquilibrage alimentaire, micronutritionniste, naturopathe – ne garantissent aucunement une expertise médicale et scientifique académique (lire l’encadré « Seul le titre de diététicien est protégé »).

Quels types de conseils sont délivrés par ces influenceurs ?

« Certains créateurs de contenus relaient fidèlement les messages de santé publique et sensibilisent les consommateurs, en donnant des astuces ou des recettes pour renouer avec une alimentation équilibrée, remarque Pascale Ezan, enseignante-chercheuse à l'université Le Havre Normandie. Mais cet effet positif est contrebalancé par le fait que le concept de "bien manger" est quasiment toujours associé à une idée de minceur, particulièrement chez les femmes. »

Sans quasiment jamais évoquer le mot « régime » – hormis sur #SkinnyTok où il s’agit clairement de s’affamer pour maigrir – l’objectif est ainsi toujours de s’affiner pour correspondre à une norme et les « rééquilibrages alimentaires » sont le plus souvent restrictifs. « Nous avons étudié le hashtag "Une journée dans mon assiette" et les recettes qui y sont proposées s’élèvent à peine à 1 000 calories par jour, alors que les besoins d’une jeune femme sont de 1 800 calories par jour », indique l’experte.

Le bon réflexe : Se méfier des aliments "totem", présentés comme une solution miracle à tous les problèmes : l’avocat, le tofu, le konjac, les graines de chia… « Ils ne sont pas mauvais en soi mais on peut trouver des vertus nutritionnelles dans beaucoup d’autres produits, rappelle l’experte. Par ailleurs, le meilleur conseil nutrition à donner est d’avoir une alimentation variée et équilibrée. »

Y a-t-il un lien établi entre ce phénomène et l’augmentation des troubles du comportement alimentaire (TCA) chez les jeunes ?

Bien qu’un lien direct soit difficile à établir, les spécialistes font tout de même un trait d’union entre la hausse des TCA, notamment chez les jeunes (adolescents et jeunes adultes), et la hausse de fréquentation des réseaux sociaux.

« Quand on interroge des jeunes patients, ils confient être exposés à ces contenus, remarque le Pr Irène Margaritis, chef de l'évaluation des risques liés à la nutrition à l'ANSES (2). Or, les normes corporelles qui y sont véhiculées sont extrêmement dangereuses, notamment à l’adolescence, période de grande fragilité où le rapport au corps se construit. Car elles créent des injonctions autour de l’alimentation et une pression sociale qui conduisent inévitablement à des troubles. »

Certains ados (filles et garçons) cessent alors de manger du gras dans le but de « perdre du poids et gagner du muscle », d’autres divisent leur ration quotidienne par quatre, etc.

Le bon réflexe : Observer les modifications de comportement alimentaire chez un adolescent ou un jeune adulte. « Lorsqu’il commence à dire qu’il "doit se dépenser parce qu’il vient de manger", qu’il se met à faire de la gym de manière frénétique ou qu’il ne s’habille plus qu’avec des vêtements amples, ce sont des signes d’alerte, indique l’experte. Mon conseil est d’instaurer un dialogue avec son enfant pour comprendre ce que signifient ces évolutions et sous l’influence de qui elles s’opèrent. »

Quels sont les autres risques de cette tendance ?

Lorsque ces « conseils » s’adressent à des individus qui souffrent d’une pathologie, ils peuvent avoir un effet dramatique. « Certains influenceurs recommandent, par exemple, d’arrêter de consommer du sucre lorsqu’on est atteint d’un cancer car il nourrirait, soi-disant, les cellules cancéreuses, alerte le Pr Pierre Jésus. Cette affirmation n’est basée sur aucune étude scientifique. Le risque est que le patient aggrave son état nutritionnel en se dénutrissant, ce qui peut diminuer la tolérance aux traitements et représenter une perte de chance. »

D’autres messages aberrants véhiculés sur les réseaux peuvent constituer un risque sanitaire immédiat. « Cela a été le cas récemment sur TikTok où des créateurs de contenus ont fait la promotion du kaolin (de l’argile) pour perdre du poids », indique le Pr Irène Margaritis.

Le bon réflexe : Échapper le plus possible aux « bulles de filtre » sur Internet, où les algorithmes nous amènent à consulter toujours le même type de contenu et le même type de discours. « Le danger est que cela crée une vérité et façonne nos représentations, indique Pascale Ezan. Mieux vaut identifier un ou deux spécialistes sérieux et compétents et de s’en tenir à leurs seuls conseils. »

Il faut par ailleurs garder à l’esprit que, malgré les progrès qui ont été réalisés pour mieux encadrer leurs pratiques (3), les influenceurs et créateurs de contenus n’obéissent pas aux mêmes règles de déontologie que les médias traditionnels (recouper ses sources, vérifier l’exactitude de ses informations…). Même si, rappelons-le, la diffusion de fausses informations constitue une infraction pénale (4) et que les plateformes en ligne sont aujourd’hui tenues de lutter contre la diffusion de fake news susceptibles de troubler l'ordre public (5).

(1)    Elle coordonne le projet de recherche « ALIMNUM » en partenariat avec l'INSERM, qui étudie les liens entre pratiques numériques et pratiques alimentaires chez les étudiants (18-25 ans), population rencontrant un taux élevé de troubles du comportement alimentaire (TCA).
(2)    Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.
(3)    Le ministère de l’Économie a publié en 2023 un « Guide de bonne conduite » intitulé « Influenceurs et créateurs de contenus. L’essentiel de vos droits et devoirs ».
(4)    Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (article 27).
(5)    LOI n° 2018-1202 du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l'information (article 11).

Seul le titre de diététicien est protégé

« Les seuls "vrais" spécialistes de santé en matière d’alimentation sont les diététiciens et les médecins spécialisés en nutrition », souligne le Pr Pierre Jésus, responsable de l’unité de nutrition au CHU de Limoges, secrétaire général du Collectif de lutte contre la dénutrition.

Le diplôme de diététicien, qui s’intéresse à l’équilibre alimentaire, s’obtient à bac +3. Quant au médecin spécialisé en nutrition, qui prend en charge les troubles nutritionnels (obésité, dénutrition, troubles du comportement alimentaire) et qui s’occupe de nutrition artificielle (lorsque l’alimentation orale est impossible ou insuffisante), il a obtenu un diplôme d’études spécialisées (DES) « Endocrinologie-diabétologie et nutrition » durant son cursus de médecine.

Il existe, par ailleurs, des diplômes universitaires en nutrition ou en diététique qui donnent des compétences mais n’octroient pas de titre professionnel. « On compte enfin une foultitude de formations sur Internet non référencées d'un point de vue universitaire, ouvertes à tout le monde, mais dont la qualité en termes de contenu n’est aucunement garantie », ajoute l’expert.

Le problème est qu’à ce jour seul le titre de « diététicien » est protégé par la loi. Le titre de nutritionniste ne l’est pas. « C’est pourquoi il est utilisé à tort et à travers, parfois par des individus qui ont suivi une formation n’ayant aucune valeur scientifique, poursuit le professeur. De même, il existe une ambiguïté autour du terme "docteur", que certaines personnes mettent en avant alors qu’elles ont obtenu leur doctorat dans un tout autre domaine que la médecine. Ces individus ne sont donc pas médecins, mais jouent sur la crédibilité et le sérieux que le terme "docteur" octroie. »

Reste que les médecins diplômés qui choisissent de créer du contenu et de le diffuser sur les réseaux sociaux ne sont pas à l’abri, eux non plus, de véhiculer des fausses informations. C’est pourquoi, l’Ordre des médecins a adopté, début 2025, une Charte du médecin créateur de contenu responsable, qui vise à favoriser « une information médicale à la fois rigoureuse et accessible, pour lutter contre la désinformation en matière médicale et protéger la santé collective ».

Rédigé par

  • Émilie Gilmer

    Journaliste spécialisée sur les questions de santé, éducation et société.

Cet article fait partie du dossier

  • Photo dossier mieux manger

    Mieux manger au quotidien

    Notre alimentation a un impact non négligeable sur notre santé. Elle joue en effet un vrai rôle dans la prévention des maladies chroniques. ...

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.
Tous les champs sont obligatoires.

Ce site utilise un système anti- spams pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

A lire aussi

  • Comment éviter une fake news en santé ?

    Au quotidien

    Difficile de s’y retrouver parmi le flot d’informations sur la santé, en particulier sur internet et les réseaux sociaux. Alors comment ne pas tomber dans le piège et croire à des fake news qui peuvent s’avérer dangereuses ? Voici 10 bonnes...

    Illustration d’un téléphone avec une loupe mettant en évidence le titre « Fake News ».
  • Comment mieux manger au quotidien ?

    Alimentation

    Vous avez envie d’améliorer votre alimentation et celle de votre famille, mais vous ne savez pas comment faire ni par quoi commencer ? Les conseils d’Anne-Juliette Serry de Santé publique France, établissement public qui édite notamment le ...

    Comment mieux manger au quotidien ?