« Les TMS sont le plus souvent liés aux conditions de travail »
Publié le
Temps de lecture estimé 10 minute(s)
L’essentiel
- Les TMS représentent 88 % des maladies professionnelles reconnues.
- Tous les travailleurs sont exposés, y compris les sédentaires.
- Pour se protéger, les salariés doivent prendre de bonnes habitudes avant les premiers symptômes.
- Dès les premières douleurs, il faut impérativement consulter le médecin du travail.
- Pour éviter des récidives, il faut souvent adapter le poste ou le rythme de travail.
Que recouvrent les troubles musculosquelettiques (TMS) ?
Les troubles musculosquelettiques désignent un ensemble de pathologies susceptibles d’altérer la mobilité. Ils regroupent des affections touchant les articulations, les muscles, les tendons et les nerfs des membres supérieurs et inférieurs. Toutefois, ils concernent majoritairement les membres supérieurs. Les TMS font l’objet d’une attention particulière, et ce pour de bonnes raisons. Selon les derniers chiffres de l’Assurance maladie, ces troubles représentent 88 % des maladies professionnelles reconnues. Cette proportion, déjà très élevée, pourrait être sous-estimée, dans la mesure où certains TMS ne font pas l’objet d’une reconnaissance en tant que maladie professionnelle ou accident du travail.
Quelles sont les parties du corps les plus touchées ?
S.F. : 37% des TMS touchent les épaules. Viennent ensuite les mains et les poignets (31 %), puis les coudes (23 %) des cas. Les genoux sont plus rarement touchés, avec 2 % des cas. Le dos représente quant à lui 7 % des TMS reconnus en maladie professionnelle. Toutefois, cette part est plus importante lorsqu’on considère les accidents du travail : les lombalgies liées à ces accidents atteignent alors 15 % des cas. Ces situations ne sont pas sans conséquences pour l’entreprise : à titre d’exemple, un arrêt de travail lié à un mal de dos dans le cadre d’un accident du travail dure en moyenne trois mois. Cette durée engendre des coûts significatifs, à la fois directs et indirects pour l’employeur.
Des risques de TMS aussi en télétravail
Est-ce une situation que vous rencontrez souvent dans votre travail ?
S.F. : Je suis amenée à suivre des salariés issus de tous les secteurs d’activité, de la manutention au tertiaire. Or les TMS constituent une problématique que nous rencontrons au quotidien, quels que soient les environnements de travail, y compris les plus sédentaires. On pourrait penser, à tort, que les postes de bureau sont peu exposés. Pourtant, le risque existe bel et bien, y compris en télétravail. Ce phénomène s’est d’ailleurs accentué depuis la crise sanitaire liée au COVID-19, avec le développement massif du travail à distance.
Contrairement à une idée reçue, tout le monde est exposé ?
S.F. : En effet, nous sommes tous concernés. Les lombalgies, par exemple, ne touchent pas uniquement les professionnels de la manutention : elles concernent également les salariés occupant des postes sédentaires. Malgré les messages de prévention délivrés lors de la première visite, nous constatons encore fréquemment que les postes de travail sur écran sont mal réglés ou inadaptés. Or, le maintien d’une posture inappropriée pendant 7 à 8 heures, associé à un manque d’activité physique, exerce des contraintes importantes sur le dos. De la même manière, les poignets, le cou et les épaules peuvent être sollicités de façon excessive lorsque les accoudoirs sont mal ajustés ou lorsque la posture est trop penchée ou voûtée. Pourtant, l’aménagement d’un poste de travail sédentaire repose souvent sur des ajustements simples, mais essentiels.
Sensibiliser même en l’absence de symptômes
Quels sont vos leviers d’intervention ?
S.F. : Le premier levier d’action de la médecine du travail, à l’échelle collective, repose sur la réalisation de la fiche d’entreprise : ce document, élaboré par le médecin du travail ou son équipe pluridisciplinaire, permet d’identifier les différents risques professionnels présents dans l’entreprise, au-delà des éléments déjà consignés dans le DUERP (Document unique d’évaluation des risques professionnels). Il constitue un premier état des lieux, notamment lorsque les salariés n’ont pas encore été reçus en visite. Sur cette base, des recommandations adaptées peuvent être formulées auprès de l’employeur. Dès ces premières actions, la question des TMS est systématiquement abordée, compte tenu de leur fréquence et de leurs impacts en milieu professionnel.
Vous essayez d’agir avant que la douleur ne se manifeste ?
S.F. : La prévention des TMS s’inscrit à plusieurs niveaux : primaire, secondaire et tertiaire. Même en l’absence de symptômes, il est essentiel d’intervenir en amont en sensibilisant les salariés aux bonnes pratiques. Lors des consultations, y compris lorsque l’état de santé ne suscite pas d’inquiétude particulière, nous formulons des recommandations simples. Par exemple, pour porter une charge quel que soit son poids, il est préférable de plier les genoux plutôt que de se pencher en avant et de garder la charge près du corps. Ces principes s’appliquent également au quotidien, notamment en télétravail : adopter une posture adaptée, éviter de s’affaler dans un canapé et limiter les positions avec le dos arrondi sont des réflexes essentiels pour prévenir l’apparition de douleurs.
Adapter le poste de travail et les équipements
Quand passe-t-on aux phases de prévention suivantes ?
S.F. : En entretien, nous sommes attentifs aux signaux dits « faibles ». Il peut s’agir, par exemple, de douleurs ponctuelles évoquées par un salarié ou d’un arrêt de travail de courte durée lié à une gêne physique, même si celle-ci a depuis disparu. L’impact peut sembler limité, mais ces éléments doivent être pris en compte, car ils peuvent révéler un risque d’aggravation. Dès lors que des douleurs ont été ressenties, on ne se situe plus dans une logique de prévention primaire. On entre alors dans la prévention secondaire, qui vise à éviter la réapparition ou l’aggravation des troubles. La prévention tertiaire, quant à elle, intervient lorsque la pathologie est installée. Elle a pour objectif de limiter les conséquences sur la santé et les capacités de travail. L’enjeu reste toutefois d’agir le plus en amont possible pour éviter d’atteindre ce stade.
Quelles bonnes pratiques le salarié peut-il adopter ?
S.F. : Que des douleurs soient présentes ou non, il est essentiel d’adopter de bonnes habitudes au quotidien : s’installer correctement à son poste de travail, veiller à sa posture, bouger régulièrement et varier les positions. Toutefois, les conseils posturaux ne suffisent pas toujours. D’autres facteurs doivent également être pris en compte, notamment l’adaptation du poste de travail et des équipements, mais aussi l’organisation du travail, comme la cadence ou le rythme imposé.
En parler avec le médecin du travail
Quels doivent être les premiers réflexes si la douleur arrive ?
S.F. : Il est important d’en parler au médecin du travail, car les TMS sont le plus souvent liés aux conditions de travail. Lors de la visite, celui-ci analyse l’activité du salarié, ses gestes, ses postures et son environnement professionnel, afin de formuler des recommandations adaptées et d’assurer un suivi. Si nécessaire, le médecin du travail ou un membre de son équipe pluridisciplinaire peut se déplacer en entreprise pour réaliser une étude de poste et identifier les aménagements à mettre en place. L’objectif est à la fois de soulager la douleur et d’éviter sa réapparition. Cela suppose d’agir conjointement sur les symptômes et sur les conditions de travail : traiter l’un sans l’autre ne permet pas de résoudre durablement le problème.
Parallèlement au médecin du travail, quels sont les autres interlocuteurs possibles ?
S.F. : Le salarié peut également se tourner vers son manager ou son responsable hiérarchique pour signaler une difficulté ou évoquer un besoin d’aménagement. Certaines situations peuvent en effet être résolues rapidement, par exemple en remplaçant un équipement devenu inadapté ou obsolète, comme un siège de travail daté. Le comité social et économique (CSE) constitue également un interlocuteur pertinent sur ces sujets, notamment en matière de conditions de travail et de prévention des risques. Par ailleurs, certains aménagements peuvent être demandés directement à l’employeur, sans nécessairement passer par la médecine du travail. À titre d’exemple, la mise à disposition d’un repose-pieds est prévue par le Code du travail lorsque le salarié en exprime le besoin.
Ne pas banaliser les premières douleurs
Quoi qu’il arrive, il faut en parler…
S.F. : En France, l’employeur est tenu à une obligation de sécurité et de protection de la santé envers ses salariés. Encore faut-il que les risques soient identifiés. Sans expression des difficultés rencontrées, il est parfois difficile pour l’employeur d’en avoir pleinement conscience. L’observation des postes de travail apporte des éléments, mais elle ne permet pas toujours de mesurer la répétition des gestes ou l’intensité réelle de certaines tâches au quotidien. Or, ces facteurs peuvent avoir un impact significatif sur la santé. Dans certains cas, des aménagements simples peuvent être envisagés, comme l’alternance des tâches ou la mise en place de pauses plus fréquentes. Pour cela, il est indispensable que le manager soit informé de la situation.
Mais si les TMS sont souvent négligés, n’est-ce pas aussi à cause d’une certaine « normalisation » de la douleur ?
S.F. : La douleur est, par nature, peu visible et parfois insuffisamment prise en compte. En l’absence de signes extérieurs évidents — comme un bras en écharpe ou un boitement — elle peut passer inaperçue dans l’environnement de travail. Elle reste quelque chose de subjectif, qui varie d’un individu à l’autre. Ainsi, lorsqu’un salarié évoque à son manager une douleur au dos, celle-ci peut être minimisée, notamment si elle ne s’accompagne pas de limitations apparentes ou si elle fait écho à des expériences personnelles. C’est pourquoi il est essentiel de ne pas banaliser ces signaux et d’encourager le recours au médecin du travail, afin d’évaluer la situation et de prévenir toute aggravation.
Intertitre :
Pratiquer une activité physique régulièrement
Quelles sont les erreurs fréquentes au travail qui favorisent les TMS ? Ou même à la maison ?
S.F. : Au travail comme en télétravail, une mauvaise posture est l’erreur la plus fréquente. À cela s’ajoutent d’autres éléments souvent sous-estimés, comme la sédentarité, le manque d’activité physique ou encore les habitudes de vie comme le grignotage pouvant favoriser le surpoids, qui sollicitent davantage les articulations. Le corps humain n’est pas conçu pour rester 7 heures assis. Même avec un poste de travail bien aménagé, l’absence de mouvement ou des pauses insuffisantes constituent des facteurs de risque importants de troubles musculosquelettiques.
Si vous deviez donner trois conseils pour terminer…
S.F. : Pour les personnes peu actives, le premier conseil est de commencer à bouger. La pratique d’une activité physique régulière est essentielle. La natation, par exemple, présente l’avantage de solliciter l’ensemble du corps sans générer de microtraumatismes. Pour les salariés travaillant sur écran, notamment en télétravail, il est préférable d’éviter l’usage prolongé d’un ordinateur portable seul et de privilégier l’installation de périphériques adaptés (écran, clavier, souris) afin d’améliorer la posture. Enfin, un dernier repère simple mais efficace : veiller à maintenir le dos droit tout au long de la journée. Pour penser à garder le dos droit, rappelez-vous régulièrement… que vous n’êtes pas un chat…
Cet article fait partie du dossier
A lire aussi
-
Troubles musculosquelettiques : comment les prévenir et les traiter ?
Prévention des risques
-
Qu’est-ce que le syndrome du canal carpien ? Et comment le soigner ?
Maladies et traitements
Commentaires