Professeur Youri Yordanov : « Un appel sur deux au 15 est résolu par un simple conseil médical »
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Fondateur en 2009 de l’Association des jeunes médecins urgentistes, Youri Yordanov a exercé aux urgences de l’hôpital Saint-Antoine de Paris. Il est aujourd’hui chef de service adjoint des urgences de l’hôpital lyonnais Edouard Herriot et du Samu 69, et également administrateur de la Société française médicale d’urgence et professeur d’université. Dans cet entretien, il explique pourquoi ces points d’accueil essentiels à la santé de la population sont en difficulté et évoque les solutions mises en œuvre.
Baisse du nombre de lits d’hospitalisation
Selon une enquête de la DREES menée en 2023, la moitié des personnes prises en charge aux urgences y passe plus de 3 heures, soit 45 minutes de plus qu’en 2013. (1) Pourquoi cette dégradation ?
En France, en dix ans, le nombre de passages par an aux urgences est passé de 10 à 20 millions, tandis que le nombre de services d’urgences a diminué. On en compte environ 700 (2) aujourd’hui. Mais le vrai problème n’est pas là. Ce qui engorge les urgences, ce sont les patients qui doivent être hospitalisés et pour lesquels il n’y a pas de place d’hospitalisation. En dix ans, le nombre de lits d’hospitalisation a baissé de 11 % (3). Le problème des urgences est en fait celui de l’engorgement de l’hôpital.
Parmi les causes de cet engorgement, le « numerus clausus » qui limitait le nombre d’étudiants en médecine et qui, heureusement, a été supprimé en 2020. Mais comme il faut 10 à 14 ans pour former un médecin, l’augmentation des effectifs ne peut être que progressive. En attendant, nos services d’urgence sont le palliatif de l’ensemble du système de santé. Or, ils ne sont pas dimensionnés pour cela.
Aux urgences, une personne âgée sur deux doit être hospitalisée
Quelles peuvent être les conséquences pour les patients ?
Une partie des patients qui viennent aux urgences sont des personnes âgées : elles représentent 25 % des patients accueillis aux urgences à l’hôpital Edouard Herriot, par exemple. Or, dans cet hôpital comme au niveau national, en moyenne, aux urgences, une personne âgée sur deux doit être hospitalisée. Attendre aux urgences peut mettre en danger ces patients : une seule nuit passée sur un brancard génère une surmortalité chez les personnes âgées, comme l’a montré une étude de l’AP-HP de 2023.
Quelle est la part des passages « inappropriés » aux urgences ?
Selon la définition que l’on donne au recours inapproprié, les estimations vont de 6 % à 70 %. Ces deux extrêmes ne reflètent pas la réalité. Les mesures effectuées dans le monde médical tendent à montrer que 15 à 20 % des patients accueillis aux urgences pourraient être pris en charge ailleurs. Mais encore faut-il que cet ailleurs existe ! Ces patients sont souvent des personnes en situation de précarité, qui n’ont pas de couverture sociale. Leur pathologie n’est pas forcément du ressort des urgences mais ils arrivent là, faute d’alternatives, ce qui remet donc en cause la notion même de passage inapproprié.
30 millions d’appels au 15 chaque année
Quelles sont les solutions pour les patients ?
En cas d’urgence, en particulier en dehors des horaires traditionnels, le bon réflexe reste d’appeler le 15. Ce numéro d’urgence est également devenu en 2022 le numéro du « Service d’accès aux soins » (SAS). Il reçoit 30 millions d’appels par an. Au 15, le patient recevra, selon sa situation, un conseil médical, une offre de soins alternative ou bien pourra avoir recours aux urgences si nécessaire. Dans la moitié des cas, le conseil téléphonique donné par un médecin suffit.
Si ce service d’accès aux soins via le 15 apporte un véritable service aux patients, il ne solutionne évidemment pas tout. Les hôpitaux ont pris les choses en main et mis en place un nouveau système de gestion des lits qui permet de mieux faire cohabiter les flux des patients « programmés » (dont l’hospitalisation est prévue) et des « non programmés » (ceux qui viennent aux urgences). D’où l’apparition d’un nouveau métier, les « Bed managers » ou gestionnaires de lit qui sont en quelque sorte les aiguilleurs du ciel de l’hôpital.
La solution passe également par la revalorisation de la mission sociale de l’hôpital. Le rôle des assistantes sociales est crucial. Elles orientent les malades qui ne relèvent plus de l’hôpital vers des structures appropriées et facilitent ainsi l’admission de nouveaux patients.
Les Français sont-ils assez formés aux premiers secours ?
C’est un autre sujet. Mais, pour vous répondre : non, notre population n’est pas assez formée. Or, le massage cardiaque et l’utilisation d’un défibrillateur (4) sont des gestes essentiels qui sauvent des vies. Il faut savoir que, pour un arrêt cardiaque, ce ne sont pas forcément les services des urgences qui pratiquent les gestes les plus décisifs, mais bien les témoins qui peuvent démarrer un massage cardiaque en attendant l’arrivée des secours. Nous gagnerions tous à ce que cette formation aux premiers gestes de secours soit améliorée en France.
(1) Source : volet « Patient » de Enquête Urgences de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), conduite le 13 juin 2023. L’enquête a été réalisée un jour en semaine. Ce jour de collecte a été choisi pour éviter les périodes de forte affluence.
(2) On compte 719 points d’accueil en ce qui concerne les urgences générales et pédiatriques. Source : DREES, même enquête que celle citée en (1).
(3) Cette baisse de 11 % correspond à 43 000 lits en moins. Source : DREES, même enquête que celle citée en (1).
(4) Dispositif médical qui aide à la réanimation de victimes d'arrêt cardiaque. Accompagné d'un massage cardiaque, le défibrillateur contribue à augmenter significativement les chances de survie.
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