Infarctus, AVC, diabète… : malmener notre horloge biologique augmente les risques

Publié le

Damienne Gallion

Temps de lecture estimé 7 minute(s)

Infarctus, AVC, diabète… : malmener notre horloge biologique augmente les risques
© Getty Images

Sommaire

Le saviez-vous ? Chacun d’entre nous a une « horloge interne » qui lui permet d’anticiper les changements quotidiens prévisibles. Or, nos modes de vie font que nous la malmenons souvent, au détriment de notre santé (cardiovasculaire notamment). Explications avec la biologiste Hélène Duez, directrice de recherche à l’Inserm.

« Tic-tac tic-tac… » Cette horloge interne (ou biologique) présente au cœur de chacune de nos cellules, nous ne l’entendons pas. Mais c’est elle qui fait que nous vivons au rythme d’un cycle de 24 heures. Tel un chef d’orchestre, elle régit le fonctionnement de notre organisme au quotidien. 

La perturber régulièrement et dans la durée peut mettre en péril notre santé. À l’inverse, la respecter est un facteur de prévention de nombreuses maladies. 

Au sein de l’Institut Pasteur de Lille, Hélène Duez, biologiste et directrice de recherche à l’Inserm, travaille depuis de nombreuses années sur ce sujet avec une équipe de chercheurs. Spécialiste des rythmes circadiens (quotidiens), elle étudie notamment les liens entre horloge biologique et système cardiovasculaire. Au travers de ses recherches, elle a pu observer combien nos vies modernes, dominées par les écrans, la baisse du nombre d’heures de sommeil, les horaires irréguliers et la sédentarité, dérèglent nos rythmes naturels, au détriment de notre santé. Interview.  

Une fréquence plus élevée d'infarctus du myocarde le matin

Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer le fonctionnement et le rôle de notre horloge biologique ?  

Hélène Duez : Cette horloge est un système présent au sein de chacune de nos cellules et de nos organes. Elle gère nos rythmes circadiens (quotidiens) et tient en cela une fonction essentielle. Elle permet à notre organisme d’anticiper les changements habituels (l’alternance jour/nuit, la prise des repas) et d’optimiser nos fonctions métaboliques1 ou immunitaires en les autorisant aux bons moments.

 Par exemple, le simple fait de nous lever le matin et d’entrer en mouvement fait que notre rythme cardiaque et nos respirations s’accélèrent. Notre horloge interne prépare ces changements deux à trois heures à l’avance, en modifiant la physiologie du cœur (son fonctionnement), la capacité de contraction des muscles des vaisseaux, la façon dont nos plaquettes sanguines s’agrègent, etc. 

Au passage, cela explique pourquoi on observe une fréquence plus élevée d'infarctus du myocarde le matin par rapport au reste de la journée. S’il y a beaucoup d'admissions aux urgences pour infarctus entre 6 heures du matin et midi, c’est parce qu’il s’agit du moment où toute notre physiologie cardiaque et vasculaire est modifiée par notre horloge.

« Quand on touche à notre horloge, on touche un peu à tout ! »

Vos études montrent que malmener notre horloge interne favorise l’apparition de maladies métaboliques, comme le diabète ou l’obésité, les maladies cardiovasculaires, certains troubles immunologiques ou cancers. Pouvez-vous nous en dire plus ?

H.D. : Nous étudions en particulier les personnes travaillant de nuit ou en horaires décalés (personnel soignant, travailleurs d’usines, etc.). Leurs contraintes font qu’elles malmènent leur horloge, car elles demandent à leur organisme de faire certaines choses alors que ce n’est pas le bon moment pour lui.

Prenons l’exemple du petit-déjeuner. Lorsque nous avons un rythme de vie normal (qui suit l’alternance jour/nuit), notre horloge interne est capable de savoir que dans deux heures, nous allons prendre notre petit-déjeuner et que nous n’aurons plus besoin de sucre puisque nous allons en consommer. Elle va donc, à l’avance, arrêter la fabrication interne de sucre, afin qu’au moment du petit-déjeuner, nous n’en ayons pas trop dans nos vaisseaux.

Chez une personne travaillant de nuit ou en horaires décalés, l'horloge ne sait plus à quelle heure arrêter cette production endogène (interne) de glucose. En laboratoire, si l’on fait vivre à des personnes un décalage horaire, et que nous faisons en sorte qu’elles restent éveillées la nuit et qu’elles soient en inactivité le jour, elles se retrouvent dans un état de pré-diabète en seulement 4 ou 5 jours.

Lorsqu’on perturbe notre horloge, on touche à de nombreux organes et fonctions qui sont liées entre elles. Notre système cardiovasculaire est perturbé, mais aussi le foie, le pancréas, etc. Quand on touche à notre horloge, on touche un peu à tout !

Au-delà de la situation spécifique des personnes en horaires décalés, vous montrez que nous sommes nombreux à malmener notre horloge interne…

H.D. : Avec nos modes de vie, nous déréglons effectivement notre horloge en permanence. Pour bien comprendre, il faut savoir que notre horloge a la particularité de devoir se recaler un peu chaque jour, cela fait partie de son fonctionnement. Cela se fait en grande partie grâce à la lumière. Le matin, la lumière naturelle est plutôt blanche, comparée à celle au coucher de soleil, plutôt jaune rosé. La lumière blanche est capable de resynchroniser notre horloge centrale, située dans le cerveau (dans l'hypothalamus). Cette resynchronisation s’effectue par certains pigments qui se trouvent dans la rétine de l'œil. L’autre signal important pour notre horloge, ce sont les repas.

Or, tard le soir, nous sommes devant nos écrans, qui sont une source de lumière blanche. De plus, si cela s’accompagne de grignotage (chips, chocolat, boisson riche en calories…), nous accentuons ce déréglage, en faisant doublement croire à notre organisme qu'il est beaucoup plus tôt qu'il n'est. Enfin, de manière générale, nous passons trop de temps à l’intérieur de nos maisons et lieux de travail la journée, et nous manquons de lumière naturelle.

Garder un rythme régulier tout au long de la semaine

Comment rectifier le tir et prendre soin de notre horloge interne ?

H.D. : Il faut s’éloigner des sources de lumière le soir. En premier lieu, éviter les écrans, y appliquer un filtre si l’on doit travailler à des heures tardives, mettre notre téléphone en mode nuit lorsqu’on le consulte. Il faut également se protéger des ampoules LED. Certes, elles sont nécessaires pour économiser l’énergie, mais elles envoient une lumière que notre rétine reconnaît comme une lumière du matin. En un mot, il faut jouer sur l'intensité lumineuse de tous nos appareils pour être exposé à moins de lumière le soir.

Deuxièmement, passer davantage de temps en extérieur, particulièrement le matin, est essentiel : en exerçant une activité physique, ou en marchant simplement (pourquoi ne pas s’arrêter à un à deux arrêts de métro ou de bus avant notre destination finale ?). L’important est que ce soit dehors. Et avant de partir au travail, en prenant son petit-déjeuner, on peut utiliser une lampe de luminothérapie, en particulier l’hiver.

Autre conseil, éviter le grignotage le soir. Arrêter de manger quelques heures avant le coucher permet de donner le signal à notre corps que la phase alimentaire est vraiment terminée.

Enfin, garder un rythme régulier tout au long de la semaine (et même en général) est important. On a souvent bien du mal à se coucher tous les jours à la même heure. Nous sommes également nombreux à changer de rythme le week-end, en nous couchant et/ou en nous levant plus tard. Or, le lundi, le réveil sonne à 6 h 30. Voilà comment nous nous retrouvons tous en dette de sommeil. Garder un rythme le plus régulier possible permet d’éponger cette dette. Il vaut mieux le faire en se couchant tôt qu'en se levant tard le week-end.

Comment connaître son rythme « optimal » ?

Entre couche-tard et lève-tôt, nous sommes tous différents. « L’idéal est d’adopter un rythme le plus proche possible de celui qui nous est propre », souligne Hélène Duez, directrice de recherche à l’Inserm. Mais comment le déterminer ? « Si vous avez 3 semaines de congé d’affilée, faites l’expérience suivante. Ne mettez pas de réveil, ne vous exposez pas à trop de lumière le soir. Lors de la troisième semaine, vous vous sentirez enfin reposé. L'heure à laquelle vous allez vous lever et vous coucher est votre rythme à vous, celui qui correspond le mieux à vos besoins. » Reste ensuite le plus difficile, une fois les vacances terminées : trouver un compromis entre ce rythme optimal et les contraintes du quotidien.

(1) Ensemble des mécanismes chimiques qui permettent au corps de fonctionner, de s’adapter

Rédigé par

  • Damienne Gallion

    Journaliste généraliste, avec une prédilection pour les sujets santé, sciences, monde du travail, économie sociale et solidaire, vie pratique.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.
Tous les champs sont obligatoires.

Ce site utilise un système anti- spams pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

A lire aussi

  • AVC, infarctus… : comment les éviter ?

    Maladies et traitements

    À partir de 50 ans, la probabilité de développer une maladie cardiovasculaire augmente. Bonne nouvelle, il est possible de réduire ce risque en adoptant ces 4 mesures : arrêter le tabac (le cas échéant), se faire dépister, manger équilibré,...

    AVC, infarctus… : comment les éviter ?
  • Infarctus, AVC : quels sont les signes qui doivent alerter ?

    Maladies et traitements

    En cas d’accident vasculaire cérébral ou d’infarctus du myocarde, la rapidité de la prise en charge des patients est primordiale. Pour éviter le décès ou de lourdes séquelles, un seul réflexe, appeler le 15. Mais comment reconnaître les symptômes...

    Infarctus, AVC : quels sont les signes qui doivent alerter ?