« Désinformation en santé : il faut une riposte massive et coordonnée » selon le Pr Mathieu Molimard

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Émilie Gilmer

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Désinformation en santé : il faut une riposte massive et coordonnée » selon le Pr Mathieu Molimard
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En France, comme ailleurs dans le monde, la désinformation en santé s’intensifie. Un rapport rendu public récemment préconise la mise en œuvre de mesures fortes pour la combattre efficacement. Interview de l’un de ses coauteurs, le Pr Mathieu Molimard, pharmacologue et pneumologue.

Avec l’essor des réseaux sociaux, la diffusion de fake news en santé n’a jamais été aussi intense. Ce fléau fragilise la confiance dans les institutions et met en danger la sécurité des patients. Pour y faire face, le ministre de la Santé a confié, en août 2025, une mission d’expertise à trois scientifiques reconnus afin d’évaluer les forces et faiblesses de l’information en santé.

Désinformation en santé : il faut une riposte massive et coordonnée » selon le Pr Mathieu Molimard
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Le Pr Mathieu Molimard, chef du service de pharmacologie médicale du CHU de Bordeaux et vice-président de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT) (1), Dominique Costagliola, directrice de recherche à l’Inserm (2) et le Dr Hervé Maisonneuve, médecin de santé publique, ont ainsi mené une enquête de terrain durant plusieurs mois.

 

Rendu public le 12 janvier 2026, leur rapport dresse un constat sans appel : la population n’est pas assez armée pour résister à la désinformation en santé.

Au total, neuf recommandations ont été formulées, dont une partie seulement a été reprise dans « la stratégie nationale contre la désinformation en santé », présentée concomitamment par le ministère. Le Pr Mathieu Molimard, l’une des figures de proue du combat contre la désinformation en santé, continue, lui, d’appeler à une « mobilisation massive ». Interview.

La santé particulièrement touchée par les fake news

Qu’est-ce que la désinformation en santé ?

Mathieu Molimard : Selon la définition donnée par le Conseil de l’Europe, la désinformation correspond à la diffusion délibérée d’une fausse information le plus souvent pour en tirer un bénéfice. Bien sûr, la désinformation en santé a toujours existé (lire l’encadré « La désinformation en santé, une histoire ancienne »), mais elle s’est intensifiée ces dernières années, notamment avec la crise du Covid-19. On sait en effet que la désinformation en santé est favorisée par la peur, car lorsque notre vie est en danger, on est plus sensible aux discours qui promettent une solution miracle, quelle qu’elle soit.

D’autres facteurs de vulnérabilité continuent aujourd’hui d’alimenter cette désinformation : un esprit critique et une culture scientifique insuffisants, la montée en puissance des réseaux sociaux et la diffusion organisée de contenus trompeurs.

Tous les domaines sont ainsi concernés, de la vaccination au cancer, en passant par l’alimentation, la santé mentale, la santé des femmes ou les pratiques de soins non conventionnelles (PSNC), etc. Si bien que la santé représente aujourd’hui 40 % de la désinformation, davantage que la politique.

Quels sont les principaux acteurs de cette désinformation et quelles sont leurs motivations ?

M.M. : Ce sont des influenceurs, des pseudo-experts, des groupes complotistes (mouvements antivax, mouvances extrémistes ou groupes à dérive sectaire), mais également des professionnels de santé ou scientifiques dévoyés. Ce sont aussi des industriels et des lobbyistes, dont les stratégies sont très bien documentées, dans le tabac, l’alcool ou l’agroalimentaire.

Un désinformateur a toujours un intérêt à désinformer, l’une des motivations principales étant l’appât du gain. Cela passe par la vente de produits, de stages, d’appels aux dons ou par la monétisation de contenus en ligne et la recherche de revenus publicitaires. En 2020, un des livres publiés par le microbiologiste Didier Raoult – condamné depuis à deux ans d'interdiction d’exercer la médecine (3) – est entré dans le top 20 des meilleures ventes de livres (4).

Par ailleurs, en alimentant la défiance vis-à-vis des autorités sanitaires, certains désinformateurs poursuivent un autre but, celui de déstabiliser la société.

Une menace pour la santé publique

Comment la désinformation en santé peut-elle déstabiliser la société ?

M.M. : La désinformation en santé contribue à polariser le débat public, ce qui fragilise la démocratie. Car si on ne se met plus d’accord sur un sujet aussi sensible que la santé, le dialogue se rompt et la cohésion sociale se détruit. En témoigne ce qu’il s'est passé au sein des familles au moment de la crise du Covid. On n’arrivait plus à se parler car certains étaient antivax, d’autres voulaient tester l'hydroxychloroquine, etc.

Or ces tensions très fortes qui ont émergé répondent précisément au projet de certaines puissances étrangères. Voyez ce qui se passe avec le mouvement « Make Europe Healthy Again » (Meha), venu des États-Unis. Celui-ci tente aujourd’hui d’imposer en Europe ses théories antivax. Il s’agit d’une déstabilisation politique très nette, soutenue par l’extrême droite et par des personnalités très controversées. Mais là encore, le phénomène n’est pas nouveau. Dans son ouvrage Les Mystificateurs(5), le journaliste Patrick Cohen revient sur plusieurs affaires qui ont contribué à populariser l’anti-science.

En quoi cette désinformation est-elle un facteur de risque pour la santé ?

M.M. : Les accusations portées sur les vaccins, par exemple, ont un effet direct sur la couverture vaccinale, avec des patients qui remplissent les urgences car ils ne sont pas vaccinés. La désinformation engendre aussi des retards de prise en charge, souvent délétères. Certains patients interrompent des traitements indispensables sur les conseils de naturopathes ou de « praticiens alternatifs » qui profitent des déserts médicaux et de titres auto-attribués.

Les conséquences peuvent être graves, sans que ces « praticiens » ne soient réellement inquiétés. La santé des femmes, par exemple, est un domaine dans lequel le manque de recherche constitue un terrain propice à la désinformation (endométriose, implants mammaires, etc.).

Le vide informationnel est exploité par certains acteurs qui proposent des explications et diagnostics pseudo-scientifiques, avec des effets parfois dramatiques. Une étude récente publiée dans la revue JAMA Network Open montre par exemple un taux de mortalité plus élevé chez les patientes atteintes du cancer du sein ayant eu recours à des « thérapies complémentaires ».

3 fake news en santé qui ont défrayé la chronique

  • La ciclosporine. Nous sommes en 1985, au cœur des « années Sida ». Trois médecins reconnus (mais qui ne sont pas spécialistes du VIH) organisent une conférence de presse, avec le soutien du ministère. Ils annoncent avoir obtenu des résultats « spectaculaires » dans le traitement du sida, en utilisant de la ciclosporine, un agent immunosuppresseur utilisé dans le cadre de la transplantation d’organe. Peu de temps après cette annonce, deux patients concernés par leur essai décèdent. Les (faux) espoirs suscités par cette annonce retombent alors brutalement.
  • Le bleu de méthylène. Ces dernières années, il a été présenté par certaines publications grand public, comme un remède miracle contre le cancer. La Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT) le rappelle pourtant : « Aucune étude clinique n’a montré de bénéfice lié à ce produit dans les cancers ». Elle indique aussi que « dans son utilisation chez l’homme, le bleu de méthylène peut induire des effets indésirables graves incluant le décès. »
  • Le paracétamol. La polémique est née en septembre 2025, lorsqu’à l’occasion d’une conférence de presse, le président américain Donald Trump a fait un lien entre la prise de ce médicament pendant la grossesse et le risque d’autisme chez l’enfant à naître. Pourtant, comme l’affirme la SFPT, « à ce jour, aucun argument scientifique ne permet d’établir ce lien de causalité. » Elle souligne également que « le paracétamol demeure le médicament de première intention pour soulager la fièvre ou la douleur au cours de la grossesse ».

Comment repérer les fausses informations ?

À titre individuel, quels sont les bons réflexes pour lutter contre cette désinformation ?

M.M. : Chacun, à son niveau, peut se poser des questions devant une information avant de la relayer. Est-elle vérifiée ? Quelles sont ses sources, c’est-à-dire l’origine de l’information délivrée (une publication scientifique, un chercheur reconnu, un média grand public, etc.) ? D’autres sources fiables disent-elles la même chose ?

Il faut notamment se méfier lorsqu’une information fait appel à nos émotions (la colère, la tristesse, l’indignation), car elles ont tendance à altérer notre capacité de discernement et à nous rendre plus vulnérables aux récits simplistes et mensongers. D’autant plus que la santé touche à ce que chacun a de plus intime et de plus vital : la vie, la maladie, la souffrance, la mort.

L’autre question à se poser est celle de l’expertise de la personne qui parle, en sachant qu’elle ne se mesure pas à la renommée. Un expert est d’abord et avant tout quelqu'un qui a travaillé longuement sur un sujet et qui est reconnu par ses pairs travaillant sur le même sujet. Par ailleurs, être médecin ne signifie pas que l’on est expert dans tous les domaines de la médecine.

Plus globalement, comment prévenir la propagation de cette désinformation ?

M.M. : La seule réponse durable est l’éducation. Notre objectif doit être d’aider chaque citoyen à acquérir des compétences générales et transversales : l’esprit critique, le discernement, la compréhension du risque, la culture scientifique. Certaines bases ne sont pas suffisamment acquises : comment se construit le raisonnement scientifique ? En quoi la connaissance scientifique se distingue-t-elle de l’opinion ?

Il existe aujourd’hui une confusion entretenue dans certains médias. On met par exemple sur le même plan l’expression d’une opinion et la présentation d’une expertise scientifique. Ce n’est pas du tout la même chose. En science, on part d'une hypothèse, on l’évalue de manière rigoureuse et méthodique, on observe si elle résiste aux faits, puis on aboutit à un consensus partagé par les experts d’un même champ de compétence.

Dans le cas d’une opinion ou d’une croyance, c’est l’inverse : on part d’une certitude (par exemple, « ce médicament est dangereux ») et on écarte le bénéfice et tous les faits qui viennent la contredire.

Comment contrer les désinformateurs ?

Et comment faire en sorte que les désinformateurs soient davantage sanctionnés ?

M.M. : Il faut une riposte coordonnée. À l’heure actuelle, les désinformateurs sont très bien organisés et très peu poursuivis, tandis que les médecins et scientifiques, qui apportent une information correcte, sont régulièrement menacés et harcelés (sur les réseaux sociaux ou à travers des procédures-bâillon : des actions en justice lancées pour exercer une intimidation).

Le cadre juridique de la lutte contre la désinformation en santé existe pourtant, mais il est éclaté entre plusieurs dispositifs législatifs et réglementaires. Les sanctions sont mal connues des citoyens comme des professionnels et sont rarement appliquées. C’est pourquoi seule une mobilisation collective et structurée, associant des actions d’éducation, de formation, d’information, de détection, de sanctions et de recherche, permettra d’inverser cette dynamique.

L’objectif, aujourd’hui, est bien sûr de lutter contre la désinformation, mais aussi et surtout de soutenir ceux qui apportent au public une information fiable et de mettre davantage en avant cette information.

Quels outils mettre en place pour soutenir cette stratégie ?

M.M. : Dans notre rapport d’expertise sur les forces et faiblesses de l’information en santé, nous faisons plusieurs préconisations. L’une d’entre elles est la création d’un Info-Score Santé : un outil d’évaluation de la qualité des sources d’information en santé, fondé sur plusieurs critères (la validation scientifique, l’actualisation, la gestion des erreurs, les liens d’intérêt). L’idée serait d’offrir au public un repère lisible pour s’orienter dans la recherche d’informations. Il vise à éclairer, non à restreindre : chacun resterait libre de publier ou de consulter ce qu’il souhaite, mais en disposant d’un indicateur objectif sur la fiabilité des sources.

Une autre proposition est la création d’un Observatoire de l’information en santé qui serait le point d’entrée public de l’information santé fiable en France. L’objectif est, là encore, de mettre en valeur les contenus de qualité qui, aujourd’hui, ne sont pas suffisamment visibles.

Néanmoins, il est à noter que ces outils ne verront le jour que s’il existe une volonté politique pour les soutenir [pour l’heure, ils n’ont pas été retenus dans la stratégie nationale contre la désinformation en santé présentée par le gouvernement, N.D.L.R.]. En réalité, les politiques ne semblent pas avoir perçu le danger que la désinformation en santé représente pour la société. Sans une prise de conscience, il sera difficile de la combattre.

La désinformation en santé, une histoire ancienne

Désinformation en santé : il faut une riposte massive et coordonnée » selon le Pr Mathieu Molimard
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La preuve avec un dessin humoristique datant de 1802 et signé du caricaturiste anglais James Gillray, baptisé The cow-pock or the wonderful effects of the new inoculation (La variole bovine ou les effets merveilleux de la nouvelle inoculation).

On y voit le médecin de campagne Edward Jenner (1749-1823), véritable inventeur du vaccin, y pratiquer la vaccination au sein de l’hôpital St Pancras, à Londres. Il a en effet découvert qu’en injectant aux patients un virus bénin qui n’affecte que les bovins (la vaccine), il les protégeait efficacement contre une maladie mortelle pour les humains (la variole).

À ses côtés pourtant, les patients vaccinés sont représentés apeurés : certains se voient pousser des cornes, d’autres ont une tête de vache qui sort du bras. De quoi rappeler que les rumeurs et controverses autour de la vaccination sont aussi anciennes que la vaccination elle-même…

(1) Il y préside le groupe communication impliqué dans la lutte contre la désinformation scientifique, notamment durant la pandémie de Covid-19.
(2) Institut national de la santé et de la recherche médicale.
(3) Il lui a été reproché, en appel, par la chambre disciplinaire nationale de l’Ordre des médecins, d’avoir promu un traitement à base d’hydroxychloroquine contre le Covid-19, sans données scientifiques confirmées.
(4) D’après un article paru dans le quotidien Ouest-France.
(5) Éditions Flammarion, avril 2026.

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