Intelligence artificielle : pourquoi il ne faut pas s’y fier pour votre santé

Publié le

Émilie Gilmer

Temps de lecture estimé 9 minute(s)

Intelligence artificielle : pourquoi il ne faut pas s’y fier pour votre santé
© Getty

Sommaire

Les Français sont de plus en plus nombreux à questionner l’intelligence artificielle à propos de leur santé. Face au risque d’erreur ou de mauvaise interprétation, quels sont les conseils pour déjouer les pièges de l’IA et contrer la désinformation ?

Dans un contexte où l’accès aux soins se dégrade, de plus en plus de patients questionnent l’intelligence artificielle (IA) pour obtenir des conseils, voire un avis médical. D’après une étude menée par l’institut Flashs pour la start-up Galeon (1), un Français sur trois a déjà utilisé une IA générative (2) pour une question liée à sa santé (soumettre des symptômes ou obtenir des renseignements médicaux). Parmi eux, 60 % disent avoir suivi les recommandations fournies (dont 17 % sans en parler à un médecin).

Ces chatbots (ou agents conversationnels) comme ChatGPT, Gemini, Claude ou Mistral sont ainsi plébiscités pour leur facilité d’accès et leur simplicité d’utilisation. Pour autant, toujours selon cette enquête, des craintes se font jour, parmi lesquelles la déshumanisation de la relation médecin-patient et le risque d’erreur médicale.

L’intelligence artificielle est-elle capable de remplacer une consultation chez le médecin ?

« L’intelligence artificielle excelle à analyser des masses de données que nous ne pourrions jamais analyser seuls. Mais un patient ne se résume pas à un amas de données, rappelle le Dr Cécile Monteil, médecin au service des urgences pédiatriques de l’hôpital universitaire Robert-Debré (Paris) et experte en médecine digitale. Soigner, c’est prendre en charge une personne de façon globale, en tenant compte de son environnement et de son histoire de vie qui rendent chaque tableau clinique et chaque patient uniques. L’IA n’est pas capable d’un tel exercice, car le corps humain est toujours plus complexe et nuancé que les livres scientifiques. »

S’ajoute à cela un taux d’erreurs (dites « hallucinations ») qui reste important. « Si vous demandez à une IA générative ce qui vous arrive, il y a au moins 30 % de risques que sa réponse soit fausse, observe Jean Charlet, chercheur à l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), expert de l’intelligence artificielle médicale auprès de l’Inserm. Car les IA génératives ne sont pas conçues pour dire ce qui est vrai ou faux, mais pour donner la réponse la plus probable d’un point de vue statistique. Or, en médecine, on ne peut pas fonder un diagnostic sur la réponse la plus probable, on doit la vérifier. »

Bon à savoir : « Rechercher des informations médicales en ligne est tout à fait compréhensible, tant que l’on garde à l’esprit que les réponses fournies par l’IA sont fondées sur des statistiques et qu’elle peut se tromper, explique le Dr Cécile Monteil. Par ailleurs, mon conseil est de jouer franc jeu avec le médecin sur ces recherches, c’est une bonne base de départ pour qu’il vous aide à comprendre ce qui est pertinent dans votre cas, ou pas ! »

La manière dont on s’adresse à l’intelligence artificielle influence-t-elle ses réponses ?

« La façon dont on "prompte", c’est-à-dire les mots que l’on choisit ou la manière dont on pose ses questions, oriente les réponses fournies par l’intelligence artificielle, explique le Dr Cécile Monteil, médecin au service des urgences pédiatriques de l’hôpital universitaire Robert-Debré. Ce biais d'interaction humain/IA peut conduire dans des directions complètement différentes. » Par exemple, si on décrit ses symptômes en ajoutant « j’ai l’impression que ce n’est pas grave, qu’est-ce que tu en penses ? », l’agent conversationnel va chercher à confirmer cette idée-là, ce qui aura peut-être pour effet de minimiser la situation. Car, de manière générale, les IA sont conçues à la fois pour rassurer, flatter et conforter leur interlocuteur.

Par ailleurs, comme le démontre une étude, publiée en février 2026 dans la revue Nature Medicine, les approximations des patients lorsqu’ils s’adressent aux chatbots ou le fait d’omettre des éléments cruciaux est néfaste, car cela aboutit à des recommandations de mauvaise qualité. « J’ai en tête l’exemple d’un patient opéré d'une cataracte et chez lequel un problème de vue est apparu, rapporte le Dr Cécile Monteil. Décrivant ses symptômes à l’IA de manière partielle, celle-ci lui a répondu que c'était probablement son implant qui avait bougé. Face à l’aggravation du problème, il a finalement consulté pour qu’on lui diagnostique un décollement de rétine, à savoir une urgence ophtalmologique qui nécessite une prise en charge de toute urgence. Les algorithmes venaient de lui faire perdre 24 heures… »

Bon à savoir : L’intelligence artificielle générative fournit toujours une réponse. Même si elle ne sait pas, elle n’avoue pas son incompétence. « Mieux vaut alors prendre le réflexe de vérifier les informations fournies par l’IA en consultant des sources solides et fiables (instituts de santé publique, CHU, réseaux de professionnels de santé, par exemple) », suggère Jean Charlet, chercheur à l’AP-HP, expert de l’intelligence artificielle médicale.

En quoi l’intelligence artificielle peut-elle aider la médecine à poser un diagnostic ?

L’IA représente malgré tout une aide précieuse dans différents domaines. Elle permet d’automatiser certaines tâches administratives, avec pour effet de libérer du temps aux soignants. Elle améliore aussi le dépistage précoce de certaines pathologies (le cancer du sein ou de la peau, par exemple) via l’interprétation rapide d’examens médicaux (l’imagerie notamment).

« On peut la considérer comme un « super assistant », qui challenge le médecin dans ses raisonnements et ses diagnostics, précise le Dr Cécile Monteil, experte en médecine digitale. L’IA peut aussi être utilisée pour préparer des consultations délicates, en lui décrivant en amont la situation afin qu’elle propose des formulations adaptées et des pistes de communication, par exemple pour annoncer une maladie grave. » À condition, toutefois, de ne jamais faire reposer sur l'algorithme la décision finale.

« Une étude parue en 2025 a démontré que le tandem médecin/IA obtient des résultats meilleurs en termes de diagnostic que le tandem médecin/médecin ou IA/IA, souligne Jean Charlet, chercheur à l’AP-HP, expert de l’intelligence artificielle médicale. Cela démontre la notion complémentarité entre le professionnel et l’algorithme. »

Bon à savoir : Bien utilisée, l’intelligence artificielle pousse les professionnels de santé à gagner en performance. « Imaginer, en revanche, que les médecins n’auront plus besoin de se former car les IA travailleront à leur place est une aberration, observe le chercheur Jean Charlet. Pour être aptes à utiliser l’IA, ils ont non seulement besoin de rester compétents mais aussi de comprendre comment l’IA fonctionne, ce qu’elle peut leur apporter ou non. » La dépendance aux logiciels d’IA pourrait entraîner une perte de compétences (un phénomène appelé « deskilling », soit « déqualification ») qui nuirait, à terme, au raisonnement clinique.

Certaines IA sont-elles plus fiables que d’autres ?

Il existe différents types d’intelligence artificielle, certaines sont plus sûres que d’autres. « Celles qui sont conçues pour une utilisation clinique – dépistage, prédiction d’une maladie et/ou de son évolution, etc. – sont soumises à des évaluations avant leur mise sur le marché, au même titre qu’un médicament, souligne Jean Charlet, chercheur à l’AP-HP. La qualification de « dispositif médical » (DM), en vue d’une prise en charge par la Sécurité sociale, est d’ailleurs un processus long, complexe et coûteux qui freine aujourd’hui le déploiement de ces technologies. »

« Quant aux IA accessibles au grand public, elles restent des outils d’information non validés, donc à utiliser avec précaution, remarque le Dr Cécile Monteil. Il ne faut leur délivrer aucune information sensible (nom, adresse, numéro de Sécurité sociale, etc.) car souvent, elles ne respectent pas la législation en matière de protection des données personnelles (3). »

Face au risque de désinformation, certains acteurs de l’intelligence artificielle réagissent avec des outils mieux calibrés. C’est le cas de la start-up PaperDoc, qui vient de lancer Gustave. Cet assistant conversationnel, conçu pour répondre aux questions de santé du grand public, s’appuie exclusivement sur des sources françaises fiables et traçables, comme la Haute Autorité de santé (HAS) par exemple. « Le fait que les ressources analysées soient affichées est un élément rassurant, estime le chercheur Jean Charlet. Malgré tout, je pense que l’on ne peut pas se contenter du seul avis d’une IA. Vigilance et croisement des sources restent de mise. »

Bon à savoir : « Les IA sont conçues pour fournir des réponses bienveillantes et empathiques, souligne le Dr Cécile Monteil, experte en médecine digitale. Mais quand on est dans un état grave ou que l’on souffre d’une maladie chronique, certains gestes (un échange de regards, une main posée sur l’épaule) ne peuvent être délégués aux algorithmes. Ayons à l’esprit que l’empathie ne se résume pas à un enchaînement de mots, elle relève d’un savoir-être ancré dans une relation singulière entre deux personnes. Si l’IA peut aider à mieux dire, elle ne peut, en revanche, ni ressentir ni vivre l’expérience de l’empathie. »

(1)    Enquête réalisée par Flashs pour Galeon en mars 2025 par questionnaire auto-administré en ligne auprès d’un panel de plus de 2000 Français âgés de 18 ans et plus, représentatifs de la population française.
(2)    Il s’agit d’une intelligence artificielle capable de créer du contenu en s’appuyant sur des modèles d’apprentissage entraînés sur de vastes ensembles de données (source : info.gouv.fr).
(3)    Le Règlement général sur la protection des données (RGPD) s’applique aux systèmes d’IA. Celui-ci concerne toutes les structures, privées ou publiques, qui collectent et/ou traitent des données personnelles sur le territoire de l’Union européenne.

Rédigé par

Cet article fait partie du dossier

  • Dossier illustration fake news

    Déjouer les fake news en santé

    Les fausses informations sur la santé peuvent nous inciter à faire de mauvais choix, et ainsi nous mettre en danger. Alors quels sont les bons...

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.
Tous les champs sont obligatoires.

Ce site utilise un système anti- spams pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

A lire aussi