Comment mieux prendre en compte le Covid long en entreprise

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Céline Chaudeau

Temps de lecture estimé 8 minute(s)

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Plus de 2 millions de personnes souffrent de Covid long en France. Parmi eux figurent des salariés pour qui le travail, souvent, ne sera plus comme avant. Pour les accompagner, les entreprises peuvent agir. Et limiter, aussi, des pertes économiques.

L'ESSENTIEL
- En France, au moins 2 millions de personnes souffrent d’un Covid long, dont 700 000 cas sévères ou très sévères.
- Selon une autre étude, 70 % des malades avaient un emploi au moment où ils ont été diagnostiqués.
- Les Missions handicap et médecins du travail peuvent accompagner les salariés et favoriser le retour à l’emploi.
- Le coût du Covid long en France s’élèverait à 21 milliards d’euros.
- Pour limiter les pertes, les entreprises peuvent aussi sensibiliser tous les salariés à la question.

Covid long : des chiffres inquiétants pour l’entreprise

Elle fait officiellement partie des statistiques. Précurseure malgré elle, Mylène Rahel Damamme a contracté un Covid long avant même que l’appellation ne soit reconnue. « Mon Covid a démarré par une péricardite en février 2020, se souvient-elle. Puis, dans les mois qui ont suivi, j’ai manifesté des dizaines de symptômes différents. J’ai souffert de fatigue extrême, de problèmes de vision, de troubles digestifs, de tachycardie, entre autres… » En juin 2020, le diagnostic d’un Covid long est posé. Cofondatrice de l’association #ApresJ20 et référente travail & Covid long1, cette salariée chez Decathlon se bat depuis pour une meilleure prise en charge de cette maladie dans le milieu professionnel.

« Selon la dernière étude de Santé publique France, plus de 2 millions de personnes présentaient un Covid long en 2023, avec 700 000 cas sévères ou très sévères », confirme le Dr Jérôme Larché, médecin interniste à Montpellier. Expert auprès de la Haute autorité de santé (HAS) sur la question du Covid long, il évoque des chiffres élevés, et sans doute encore sous-évalués. « Je vois régulièrement en consultation des patients qui ont contracté des Covid longs depuis 2023 et qui n’ont toujours pas été répertoriés, sans compter les patients qui sont encore en errance médicale. »

Pour rappel, en France, la Haute autorité de santé invoque trois critères avant de valider un diagnostic de Covid long. « Il faut pouvoir démontrer que l’on a fait un Covid, attesté ou probable, précise le médecin, mais aussi avoir des symptômes persistants au-delà d’un mois et avoir fait un bilan de diagnostic suffisamment complet pour pouvoir éliminer d'autres pathologies qui expliqueraient les symptômes. »

Quelles conséquences sur la santé au travail ?

Mylène Rahel Damamme avait 47 ans quand elle est tombée malade. Six ans plus tard, elle demeure salariée chez Decathlon comme directrice du reporting ESG mais continue d'être impactée par le Covid long. « Je garde des symptômes fluctuants et imprévisibles comme notamment des nausées passagères, des douleurs, du brouillard cérébral ou encore des épisodes de tachycardie. » Passionnée par son travail, elle n’a pas demandé de temps partiel car elle a été accompagnée très tôt par la Mission Handicap de son employeur et obtenu les aménagements dont elle avait besoin. 

« J’ai souvent des symptômes qui ne m’empêchent pas forcément de travailler mais qui seraient compliqués à vivre au bureau. Ces jours-là, je reste en télétravail. J’ai de la chance : la maladie n’a pas été un frein à ma carrière parce que j’ai été entendue et soutenue pour concilier maladie et travail. Depuis six ans, j’ai évolué trois fois au sein de l’entreprise et j’ai pu compter à chaque fois sur des managers compréhensifs et à l'écoute de mes besoins. »

Tout le monde n’a pas cette chance, ni les mêmes symptômes. « On constate des états d’épuisement qui vont au-delà d’une simple fatigue, observe le Dr Jérôme Larché. Les malades peuvent souffrir de troubles cognitifs, de problèmes de concentration, de respiration. Cela explique pourquoi beaucoup de patients ne peuvent reprendre qu’avec un mi-temps thérapeutique ou des horaires aménagés. En réalité, des patients qui ont retrouvé leur pleine capacité pour travailler, il y en a très peu. » 

Le Dr Jérôme Larché fut l’un des premiers spécialistes en France à s’emparer de la question. Selon un de ses programmes mené en Occitanie2, 70 % des malades avaient un emploi au moment où ils ont été diagnostiqués. Parmi eux, 84 % des patients suivis ont dû solliciter des arrêts de travail d’une durée moyenne de 140 jours. Parmi les cas les plus graves, 36 % n’ont pas pu reprendre leur activité professionnelle.

Quelles sont les obligations de l’employeur ?

Le Covid long ne bénéficie pas à ce jour de dispositif ALD (Affection Longue Durée) spécifique. « Dans certaines situations, un malade peut bénéficier de la reconnaissance en ALD « hors liste », mais elle est un peu compliquée à obtenir, témoigne Mylène Rahel Damamme. Je l’ai eue mais elle concerne moins de 5 000 personnes en France. » En revanche, son Covid long est reconnu comme un handicap. « La Mission Handicap de Decathlon France m'a accompagnée pour compléter mon dossier RQTH auprès de la MDPH. J’ai obtenu cette reconnaissance en tant que travailleur handicapé qui donne le droit à des aides spécifiques et des aménagements professionnels au sein de l’entreprise. »

Faute de guérison de la maladie pour l’instant, le Dr Jérôme Larché pointe lui aussi le rôle des Missions handicap et, surtout, des médecins du travail. « La formation des médecins du travail est essentielle pour l’aménagement des postes et les possibilités de télétravail, insiste-t-il. Ce sont eux qui vont aider, finalement, à la réintégration du patient dans le monde du travail, souvent d’ailleurs en mi-temps thérapeutique, au départ, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Car un retour précipité, suivi d’un nouvel arrêt, n’a absolument aucun intérêt ni pour le patient, ni pour l’entreprise. »

Comment sensibiliser ses salariés à la question ?

En dehors de cette prise en charge, une entreprise a-t-elle intérêt à s’emparer plus largement de la question ? « Ce n’est pas forcément le rôle de l’entreprise d’aller sur ce terrain, concède le Dr Jérôme Larché. Cependant, elle peut sensibiliser ses salariés via son service de médecine du travail ou d’autres actions, vu l’impact économique potentiel de la maladie. » Le médecin cite par exemple de possibles mesures préventives. « Le meilleur moyen d’échapper à un Covid long reste d’éviter le Covid tout court, qui est toujours présent. On peut communiquer sur les bienfaits de la vaccination, des tests si on est malade, du port du masque si l’on a certains symptômes, la bonne ventilation des locaux de travail… »

Mylène Rahel Damamme, elle, témoigne des avantages de la sensibilisation au sein de l’entreprise. « Je l’ai vu moi-même chez Decathlon. En 2020, la médecin du travail ne connaissait pas encore le Covid long. J’ai travaillé avec la Mission handicap sur le sujet pour que les collaborateurs concernés puissent se tourner vers des référents et être accompagnés pour concilier maladie et travail. » L’entreprise, qui organisait déjà des « journées santé » dédiées au cancer, à l’endométriose ou à la santé mentale, a choisi depuis 2023 de consacrer le 21 juin, symboliquement la journée la plus longue de l’année, au Covid long3.

Parmi les autres actions qui pourraient inspirer d’autres employeurs, Mylène Rahel Damamme cite un webinaire dédié à la sensibilisation au Covid long, l’application mobile « Long Covid Companion », un guide pratique pour les personnes atteintes et leur entourage ou encore un challenge sportif pour communiquer et sensibiliser dans l’entreprise sur le sujet. « Nous avons même fait intervenir des sportifs de haut niveau touchés par la maladie, comme la rameuse Oonagh Cousins, pour montrer que personne n’est à l’abri. » Parallèlement à cela, l’entreprise communique sur les handicaps générés. « Communiquer sur les RQTH possibles bénéficie au salarié et à l’employeur. »

Le Covid long : une bombe à retardement pour les entreprises ?

Le Covid long peut coûter très cher à l’entreprise. « L’an dernier, on a beaucoup parlé de la hausse des arrêts de travail, rappelle Mylène Rahel Damamme. Sans mentionner, toutefois, le Covid long comme facteur-clé4. C'est un déni des connaissances scientifiques et une invisibilisation des salariés touchés ! »

Le sujet serait-il tabou ? « Cette pandémie reste un traumatisme collectif, même pour ceux qui sont restés chez eux et qui n’ont pas été dans les hôpitaux, analyse le Dr Jérôme Larché. Je pense qu’une grande partie de la population n’a pas envie de revenir dessus. Sauf que ce n'est pas terminé. C’est même une véritable bombe à retardement pour les entreprises ! » Selon un rapport publié par The Economist impact, le coût du Covid long en France s’établirait à 21 milliards d’euros. Concrètement, cela signifie 295 millions d’heures perdues (sorties du marché du travail, réductions du temps de travail et arrêts maladie) et un coût équivalent à 0,6 % du PIB.

« J’encourage les dirigeants à se former à cette question car je ne connais pas d’autres pathologies en France qui coûtent aussi cher et suscitent autant d’arrêts de travail, conclut le Dr Jérôme Larché. Aujourd'hui, le Covid long fait partie des leviers qu’on devrait activer pour enrayer une perte de productivité dont tout le monde se plaint.»

(1) Créée en octobre 2020, l’association #ApresJ20 Covid Long France se mobilise pour aider la recherche, former les professionnels de la santé et accompagner les malades et leur famille. 

(2) En lien avec l'ARS Occitanie, qui pilote un programme Covid long, 250 médecins du travail ont été récemment formés à Montpellier à cet enjeu de santé publique et sociétal.

(3) Les entreprises/employeurs intéressés par le sujet Covid long & Travail ou pour participer aux actions du 21 juin chaque année peuvent contacter Pauline Lafaye (Pauline.lafaye@decathlon.com) de la Mission Handicap de Decathlon France.

(4) Voir le communique de l’association #ApresJ20 « Hausse des arrêts de travail : le rôle occulté du Covid », septembre 2025.

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