Caroline Poissonnier : « Je veux briser le tabou de la santé mentale des dirigeants »
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L'ESSENTIEL
- Caroline Poissonnier lance en février 2026 le mouvement LeaderKiff pour briser le tabou de la santé mentale des dirigeants.
- Ce mouvement est né d’un mal-être et d’une expérience personnels.
- Après avoir trouvé de l’aide, cette dirigeante a retracé dans une méthode tout le parcours accompli pendant 4 ans.
- Sa méthode s’appuie sur 4 piliers pour briser l’isolement du dirigeant et retrouver la joie d’entreprendre.
- Selon une récente étude sur la santé mentale, 75 % des dirigeants seraient stressés. Or seuls 36 % ont déjà consulté un professionnel…
Ce mouvement est né d'un ras-le-bol et d’une expérience très personnelle…
Caroline Poissonnier : Je n’ai pas fait de burn-out car j’ai réagi juste avant, mais je ne suis pas passée loin. Il y a quelques années, j’ai vécu une véritable expérience de perte de sens, et au-delà du sens, de perte de joie et de plaisir. Quand on ressent cette perte de plaisir, c'est le début de la fin parce qu'on ne fait plus les choses que machinalement. On devient moins attentif, moins empathique, plus irritable… En fait, je vivais une existence où je me levais, j'allais travailler, je rentrais, mais je n'avais plus trop envie de voir personne. Avec mes enfants, cela devenait compliqué aussi, je venais de divorcer. Au lieu de voir les projets qui arrivaient sur mon bureau comme des défis ou des opportunités, comme aujourd'hui, tout semblait plus lourd, plus compliqué…
Vous avez eu un déclic ?
C. P. : Six mois après ces premiers signes, en 2021, j’ai eu un accident de voiture avec mes enfants. J’ai perdu le contrôle sur l'autoroute, sous la pluie. Alors que la voiture était pliée, nous n’avons pas eu une égratignure. J’ai vécu cet épisode comme un électrochoc. J'avais 35 ans et je me suis demandé si j’allais passer le reste de ma vie à la subir. Pour aller mieux, j'ai entrepris tout un travail sur moi. J’ai pris un coach et un psychologue pour comprendre ce que j’avais vraiment envie de faire de ma vie, quelles étaient mes valeurs. J’ai voulu comprendre pourquoi je ne retrouvais plus de sens dans ce que je faisais, alors que je bossais justement dans une activité qui avait du sens pour la planète. Je suis sortie de cet accident en mesurant ma chance d’être en vie et en voulant travailler sur ce qui m’animait. Tout le monde m'a dit que j’allais « redescendre » et depuis, je ne suis jamais redescendue !
Mettre en place des actions concrètes
Aujourd’hui, vous lancez le mouvement LeaderKiff pour partager ce que vous avez appris…
C. P. : LeaderKiff, c'est sensibiliser, fédérer et accompagner les leaders à réconcilier ambition et équilibre. Quand j’ai fait tout ce travail sur moi, j’ai constaté à quel point le sujet de la santé du dirigeant, sans parler de sa santé mentale, n’était absolument pas pris en compte, voire tabou. J’ai trouvé mes propres solutions et j’ai mesuré les résultats. J'ai retracé dans une méthode tout le parcours que j'ai fait pendant 4 ans. Je l’ai baptisé LeaderKiff parce que quand on n'a plus de plaisir ni de joie, on tombe dans une espèce de pessimisme, de lassitude.
Votre « Kiff » se décline en quatre lettres et 4 piliers…
C. P. : Le premier est de « Kiffer » qui vous êtes. Ce premier pilier est une invitation à l’introspection pour identifier ses valeurs, ses forces, mais aussi ses limites et ses besoins pour s'accepter tel qu'on est. Le deuxième, « Investissez votre vitalité », invite à identifier ses signaux faibles pour conserver un haut niveau d’énergie car c’est notre capital le plus précieux. Le troisième, « Façonner votre esprit », nous invite à repenser l’optimisme et la psychologie positive pour différer nos réactions de nos émotions. Enfin, le dernier c'est « Faites un premier pas ». Il s’agit de mettre en place des actions concrètes, des rituels et des micro-habitudes qui vous rapprochent de vos objectifs.
Briser l'isolement du dirigeant
Quel est votre positionnement ?
C. P. : Je veux devenir la leader des leaders qui prennent soin d’eux. Étant moi-même dirigeante d'une entreprise de 900 collaborateurs, je me sens très légitime à parler aux leaders et dirigeants. En revanche, je ne suis ni coach, ni psy, ni médecin et je n’ai aucune intention de le devenir. Le travail que j'ai fait sur moi, je l'ai fait avec des experts. Donc je suis allée m'entourer d'experts pour co-créer tout le contenu que je vais proposer aux autres leaders.
À qui vous adressez-vous ? Des dirigeants, mais aussi des managers ?
C. P. : En fait, on s'adresse à tous ces gens qui n'ont pas d'horaires et qui souvent sont hyper impliqués. C’est pourquoi je cite aussi des membres de Codex et de Codir. Pour des gens qui font comme moi du 7 h 30 - 20 heures, cela ne devrait pas être un tabou d'aller au sport en journée.
Que proposez-vous concrètement ?
C. P. : Tout commence sur notre plateforme avec plusieurs formules. Le programme de base donne déjà accès à différentes ressources. À cela s’ajoutent des séminaires thématiques et des soirées, à Paris et en région, auxquels on pourra s’inscrire. On propose à nos membres de consulter nos vidéos en autonomie, à leur rythme. Mais il y a aussi un autre parcours, davantage « accompagné » avec des coachs et des experts qui ont rejoint notre mouvement.
La santé mentale des leaders : un tabou ?
Selon une récente étude sur la santé mentale2, 75 % des dirigeants seraient stressés. Pourtant, seuls 36 % ont déjà consulté un professionnel. Pourquoi est-ce important de les sensibiliser ?
C. P. : Je veux briser le tabou de la santé mentale des leaders et des dirigeants. Je suis convaincue que le leadership de demain passera par là. Le mythe du dirigeant invincible qui presse ses collaborateurs comme des citrons a vécu. Ce n’est pas comme cela que l’on tire le meilleur de soi-même ni de ses équipes. C'est le dirigeant qui impulse la culture d'entreprise, c'est le dirigeant qui alloue les budgets de formation, c'est lui qui accepte ou pas un changement de mentalité dans son entreprise.
Comment votre vie de leader a-t-elle concrètement changé aujourd’hui ?
C. P. : Même si je travaille toujours beaucoup, je fais beaucoup de breaks. J'ai vraiment introduit des changements dans mon alimentation. J'ai mis un canapé dans mon bureau parce que je suis très adepte des micro-siestes. Je n'ai plus de honte à le faire. J'ai un coach sportif toutes les semaines. Je garde tous les mois un rendez-vous avec un psy pour évacuer toutes les tensions.
Est-ce que ce mouvement peut bénéficier aux autres salariés ? Avez-vous mesuré son impact au sein de votre entreprise par exemple ?
C. P. : Cela fait déjà quelques années que l’on propose des cours de sport toutes les semaines à l'ensemble de nos collaborateurs. On a créé aussi un référent bien-être pour inciter les gens à prendre soin d'eux. C'est difficile à chiffrer, mais c’est ce qu'on est en train de faire. On fait beaucoup d'enquêtes collaborateurs. Cette année, nous avons été labellisés ChooseMyCompany, une reconnaissance du bien-être au travail. L’année dernière, nous n’avions pas été labellisés, c’est donc que l’on progresse doucement. On constate que notre démarche a joué aussi sur le recrutement. Cette philosophie permet d’attirer davantage de talents, de les préserver et de les garder.
Quatre autres pistes pour les dirigeants en difficulté
Le programme Oasis de Ticket for Change. Ce programme hybride de 6 mois, avec un séminaire au vert, permet à une communauté de pairs de se retrouver. Dédié aux entrepreneurs et dirigeants à impact, il permet à des leaders d’échanger avec des coachs et entre eux sur des problématiques communes. Pour lever la tête du guidon et prendre de bonnes habitudes.
Le réseau APESA (Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë). Des dirigeants peuvent aussi se tourner vers ce dispositif qui offre un soutien psychologique gratuit dont profitent plus de 2000 entrepreneurs chaque année.
Le CIP national (Centre d’information sur la prévention des difficultés des entreprises). Cette plate-forme d'accueil et d'écoute offre une autre aide précieuse, déployée sur l'ensemble du territoire national avec plus de 60 CIP.
Les Rebondisseurs. Des dirigeants peuvent aussi trouver un soutien psychologique après avoir traversé des difficultés économiques. Créée en 2018 par 4 entrepreneurs, cette association réunit la première communauté d’entrepreneurs (indépendants, start-up, PME, grands groupes). Elle s’appuie sur un réseau de bénévoles et compte 7 relais en région.
(1) Dirigé par Caroline et Jean-Baptiste Poissonnier depuis 2018, cette entreprise familiale de 900 collaborateurs est un acteur majeur de la gestion des déchets.
(2) Santé mentale des dirigeants : sortir du tabou, bâtir une culture de résilience, Institut Choiseul, juillet 2025.
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