Inégalités femmes-hommes : la santé n’est pas épargnée

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Natacha Czerwinski

Temps de lecture estimé 9 minute(s)

Inégalités hommes-femmes en santé :  qu’en pensez-vous ?
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Erreurs et retards de diagnostic, traitements inadaptés, douleurs minimisées… En matière de santé, les femmes ne bénéficient pas toujours des mêmes chances que les hommes. Ces inégalités femmes-hommes s’expliquent notamment par des biais historiques et des stéréotypes liés au genre.

Ils sont soignants, chercheurs, universitaires ou encore représentants de la société civile. Dans une tribune publiée en octobre 2025 par le journal Le Monde, une trentaine de spécialistes dressaient un constat sans appel : « La santé des femmes est encore mal comprise, et trop souvent ignorée ». Leur cri d’alarme sur la négligence qui touche la moitié de la population s’accompagnait d’une invitation à « changer de regard » sur « cet enjeu collectif ».

Derrière son apparente neutralité et son souci d’objectivité, le monde du soin est en effet loin d’être épargné par les inégalités de genre qui traversent toute la société. Les femmes ont longtemps été les grandes oubliées de la sphère sanitaire et ce, à tous les niveaux.

« Dominée par les hommes, la médecine moderne occidentale a historiquement sous-représenté les femmes – dans la profession médicale, dans la production du savoir, ou en tant que sujets de recherche, écrivent les chercheurs Margot Guth et Quentin Lade dans un article paru dans la revue médecine/sciences. L’intérêt médical pour les sujets féminins s’est souvent limité aux fonctions reproductrices et à la psychiatrie. »

Le corps masculin comme référence

« La recherche biomédicale s’est construite sur le modèle masculin par défaut, renchérit Mariana Mesel-Lemoine, directrice de la diversité, de l’équité et de l’inclusion à l’Institut Pasteur. La biologie féminine a été désignée comme une variable, souvent trop complexe à étudier du fait des changements hormonaux. »

Les conséquences de cette invisibilisation ? « Des médicaments dosés sur les corps masculins et des seuils de risque basés, eux aussi, sur les symptômes masculins », analyse Mariana Mesel-Lemoine. Rien d’étonnant, dès lors, que le taux d’effets indésirables liés aux médicaments soit presque deux fois plus élevé chez les femmes que chez les hommes…

Même si les pratiques ont changé depuis les années 1990, le décalage reste toutefois prononcé. « Les données scientifiques montrent qu’au niveau préclinique (1), environ 76 % des études sont encore basées sur des cellules mâles et 75 % sur des animaux mâles, indique Margot Guth. Quant aux essais cliniques, ils sont réalisés à 67 % sur des hommes (2). »

Maladies cardiovasculaires : un cas emblématique

Mais le déséquilibre ne se limite pas à la recherche. En matière de prévention, de diagnostic et de prise en charge, il est aussi flagrant. C’est le cas pour certaines affections gynécologiques (telles que l’endométriose ou la ménopause), qui commencent tout juste à sortir de l’ombre. Mais pas uniquement.

Ainsi, l’exemple des maladies cardiovasculaires, qui sont la deuxième cause de mortalité en France mais la première chez les femmes (loin devant le cancer du sein), est emblématique. « Dans l’inconscient collectif, ce sont des pathologies qui concernent surtout les hommes, fait remarquer le Pr Martine Gilard, cardiologue et membre de la Fondation Cœur & Recherche. Or, en 2024, 74 000 femmes sont décédées d’une maladie du cœur, contre 69 000 hommes. C’est quelque chose qui est méconnu, aussi bien du grand public que des réseaux médicaux. »

Cette surmortalité féminine tient à plusieurs facteurs. Les femmes présentent une sensibilité accrue aux facteurs de risque classiques (hypertension artérielle, diabète, tabagisme et hypercholestérolémie). « Elles ont aussi des facteurs de risque spécifiques liés à leur système hormonal et ce, à tous les âges de la vie », poursuit la spécialiste. Mais le problème n’est pas que biologique.

« Même si cela semble incroyable en 2026, dans le cas d’un infarctus du myocarde, les femmes vont être moins bien diagnostiquées et moins bien traitées », déplore la cardiologue. Là encore, certaines idées reçues tenaces desservent les patientes. « Il faut arrêter de dire que la femme n'a pas les mêmes symptômes que l'homme !, s’exclame Martine Gilard. Il arrive qu’elle présente des symptômes atypiques, mais ce sont des particularités. La douleur thoracique reste, dans 80 % des cas, le symptôme dominant. »

Douleur, autisme et risques professionnels : le poids des stéréotypes

La question de la douleur en général est, elle aussi, très révélatrice de la façon dont le genre influence les décisions médicales. D’après une récente enquête menée par la Fédération hospitalière de France, 43 % des femmes déclarent avoir déjà vu leurs douleurs minimisées ou banalisées par un professionnel de santé parce qu’elles étaient une femme. Près d’un tiers des patientes indique avoir été confronté à un refus d’antidouleurs ou d’anesthésie, ou à un traitement jugé insuffisant au regard de l’intensité de leur douleur.

« Les femmes reçoivent plus souvent des antalgiques moins puissants ou de type anxiolytique, tandis que les hommes bénéficient davantage de dérivés morphiniques, confirment les chercheurs Margot Guth et Quentin Lade. Cette différence repose en partie sur des croyances et des stéréotypes des soignants concernant la tolérance à la douleur et la manière dont celle-ci s’exprime selon le genre. »

La santé mentale fait également les frais de ces codes sociaux et biais implicites. « On sait que les jeunes filles vont être sous-repérées en termes de diagnostic de l'autisme parce que, dans leur éducation, elles développent des habiletés sociales qui "camouflent" leur trouble, souligne la docteure en sociologie Caroline De Pauw (3). Ce phénomène crée une perte de chance pour elles. »

En matière de pathologies liées au travail aussi, les clichés ont la vie dure et tendent à masquer certaines réalités. « Dans les représentations, la pénibilité du travail consiste essentiellement à porter des charges lourdes, relève l’experte. Mais il ne faut pas oublier l’exposition aux produits chimiques – notamment dans le secteur du nettoyage – ainsi que la question des risques psychosociaux. Ceux-ci sont particulièrement fréquents dans les métiers de l’aide, du service, de l’accueil ou encore de l'enseignement, où la proportion de femmes est très importante. »

Le contexte socio-économique en cause

Pour Caroline De Pauw, ces inégalités de santé ne peuvent pas être comprises sans prendre en compte la place des femmes dans la société et leur vécu quotidien. « Leur situation économique défavorable (elles sont sur-représentées parmi les travailleurs pauvres et ceux en temps partiel subi) leur permet moins d’accéder aux conditions préalables pour être en bonne santé, rappelle-t-elle. Leur exposition accrue à tous les types de violences (physiques, psychologiques, intrafamiliales, professionnelles…) pèse aussi dans la balance. »

Ce sont elles qui, dans une large majorité, gèrent les tâches liées à la santé de leurs proches (prise de rendez-vous, gestion des traitements, accompagnement aux consultations). Une responsabilité qui n’est pas sans conséquences : près de 6 femmes sur 10 déclarent que cette charge sanitaire a un impact négatif sur leur bien-être et leur équilibre psychologique, révèle l’étude de la Fédération hospitalière de France.

Nombreuses sont aussi celles qui, de ce fait, font l’impasse sur leur propre suivi médical. « Les filles ont été éduquées, depuis qu’elles sont toutes petites, à prendre soin des autres avant de prendre soin d’elles, résume Caroline De Pauw. Prenez les repas de famille : la plupart du temps, ce sont les petites filles qui aident pendant que les petits garçons jouent. C’est pareil pour l’activité physique : les femmes vont se consacrer aux enfants et à la gestion de la maison et éventuellement, elles feront du sport après. Les hommes, eux, intègrent cette pratique dans leur emploi du temps. Et ils ont raison ! Mais les femmes n’y pensent pas, ne se l’autorisent pas. Et personne ne leur propose non plus ou ne facilite l’organisation domestique pour que cela soit possible. »

Former à la question des biais et proposer des approches genrées

Depuis quelques années, grâce notamment à la multiplication des travaux de recherche, colloques et livres consacrés à cet angle mort qu’a longtemps été la santé des femmes, la « prise de conscience » est néanmoins en marche, dit la sociologue Caroline De Pauw. « L’inscription du droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans la Constitution et le fait que la lutte contre l’endométriose ait bénéficié d’une stratégie nationale ont aussi permis de structurer des réseaux sur les territoires », ajoute-t-elle.

Attention toutefois, alerte la spécialiste, à ne pas « se concentrer uniquement sur les spécificités biologiques féminines, car c’est une problématique qu’il faut prendre dans sa globalité. » Pour faire bouger les lignes, il pourrait être intéressant d’intégrer la question des biais dans les formations médicales ou encore de proposer « des approches genrées en matière de dépistage et de soins ». « On sait par exemple que les femmes ne fument pas pour les mêmes raisons que les hommes, signale Caroline De Pauw. Pour elles, c'est souvent pour gérer le stress et les hommes, c'est plutôt pour le plaisir. Si on continue à avoir des campagnes de prévention universelles et si les soignants n’adoptent pas une posture différenciée, on ne va pas y arriver. »

Mais le défi est surtout de faire de cet enjeu « un projet qui irrigue toute la société », insiste-t-elle. « Il est important de ne pas laisser de côté les hommes, qui font eux aussi l’objet de représentations sexistes. Nous avons besoin de tout le monde pour créer de nouvelles dynamiques. »

(1)    Le processus de développement d’un médicament comporte plusieurs étapes. La phase dite préclinique permet d’évaluer l’action, les effets et la toxicité d’une molécule et se fait en laboratoire. Dès lors que les études précliniques ont montré que le traitement est susceptible d’être efficace et bien toléré, les molécules sont testées sur l’homme : c’est ce qu’on appelle la phase clinique.

(2) Ces chiffres sont issus de l’article suivant : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34015416/

(3) Caroline De Pauw est également directrice de l'URPS (Union Régionale des Professionnels de Santé) Médecins Libéraux des Hauts-de-France et chercheuse associée au CLERSE (Centre Lillois d'Etudes et de Recherches Sociologiques et Economiques). Elle est l’auteure de l’ouvrage La santé des femmes : un guide pour comprendre les enjeux et agir (Mango éditions, juin 2022, 176 pages).

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